18/05/2012 03:23:33
Amertume, aigreur, ne nous tenez pas
Vous me voyez très surpris par une telle affirmation péremptoire. Car son non événement se révèle justement un grand événement pour des centaines de milliers de Camerounais. L’arrestation des deux anciens barons du régime ne constitue pas en soi une grosse surprise pour tous les observateurs avertis. C’est vrai.
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J’ai lu avec beaucoup d’attention le point de vue de Maître Ben Muna publié dans la page « citoyenneté » de votre journal. En guise d’introduction, l’ancien bâtonnier, aujourd’hui chef de parti, nous apprend qu’il avait préféré le silence sur l’arrestation de MM. Inoni Ephraïm et Marafa Hamidou Yaya parce qu’il s’agit pour lui d’un non événement. « Mais avec un peu de recul (il a) décidé de rendre public son appréciation de cette fameuse lutte contre la corruption… ». Un non événement qui aura, reconnaît-il, « fait couler beaucoup d’encre et de salive au sein de l’opinion publique nationale et internationale ». Non content d’être à une contraction près, le prétendant au fauteuil présidentiel croit traduire les attentes de ses concitoyens en affirmant sans sourciller que : « l’écrasante majorité des Camerounais ne se sent concernés ni de près ni de loin par ces grandeurs et décadences… »

Vous me voyez très surpris par une telle affirmation péremptoire. Car son non événement se révèle justement un grand événement pour des centaines de milliers de Camerounais. L’arrestation des deux anciens barons du régime ne constitue pas en soi une grosse surprise pour tous les observateurs avertis. C’est vrai. Mais elle a ceci d’important qu’elle réintroduit un large débat parmi les Camerounais. Un débat qui porte, d’une part, sur la moralité publique-celle des dirigeants et particuliers et, d’autre part, sur la nature du régime en place et le mode de fonctionnement de la justice. Si le problème de l’impartialité de la justice se trouve ainsi posé, aucun Camerounais n’imagine cependant comme Me Muna feint de la croire que « l’impartialité et la justice d’un jugement est forcément synonyme de libération des inculpés ».

De même l’actuel débat ne s’arrête-t-il pas à la culpabilité ou non des éperviables. Il va au-delà et porte sur tous les aspects relatifs à l’avenir de notre pays à court ou très moyen terme. En sont l’illustration : les joutes oratoires qui prolifèrent dans les radios-télévisions, et les polémiques qui sévissent dans tous les journaux de la République. Des faits qui sont un témoignage de la volonté des citoyens de reprendre leur destin en main. Et ce débat ira en s’amplifiant avec ou sans les partis politiques, lesquels, jusqu’ici, se contentent de mobiliser l’opinion à l’orée d’une échéance électorale.

Afin d’étayer son appréciation de la lutte contre la corruption, Me Ben Muna affiche quatre postures ? Celle du juriste, d’homme politique, d’avocat devenu procureur et de chrétien  sentencieux. En juriste qui connaît parfaitement les arcanes de notre justice, il nous livre une critique condensée et acerbe du système judiciaire qui prévaut dans notre pays. Il le précise d’ailleurs fort bien : « le juriste que je suis est d’accord que notre pays est en déphasage total avec les principes fondamentaux qui régissent l’Etat de droit. Par conséquent, il est difficile pour quiconque d’avoir l’assurance d’un jugement impartial ». Soit de tout cela, beaucoup de Camerounais en sont conscients. Pour devoir de mémoire, il est cependant utile de rappeler que ce système judiciaire dénoncé par l’ancien bâtonnier ne date pas – et il le sait – de novembre 1982. Il a pris racine à l’aube de notre indépendance et de notre réunification en aidant et en favorisant l’impunité de nos premiers dirigeants politiques dans les actes que l’on qualifierait de nos jours de crimes contre  l’humanité. Cette justice camerounaise a cautionné : les arrestations arbitraires massives, les internements administratifs sans fin dans de véritables bagnes comme Mantum, Tcholliré ou Yoko, les massacres des populations à l’Ouest et en pays dit Bassa.

Des milliers de Camerounais furent ainsi torturés de la façon la plus ignoble dans les locaux de la Bmm avant de trépasser ; tandis que les chanceux s’en sont sortis extropiés à vie, diminués, ou atteints profondément dans leur psychique. La progéniture de ces embastillés eut d’énormes difficultés à poursuivre leur scolarité par manque de moyen et d’encadrement, au moment où d’autres enfants bénéficiaient quant à eux des grandes largesses de ce pouvoir. Cette justice aura également permis un habillage légal des actes criminels d’un pouvoir répressif et de terreur qui n’hésitait pas à exposer les têtes coupées de  ses ennemis (baptisés terroristes ou subversifs) sur la place des marchés comme je l’ai vécu, enfant, dans le département du Moungo. Caution morale d’une dictature imprégnée de sang, notre justice ne fait que suivre son cours normal en ennoblissant, cette fois, une dictature moins fruste parée de prédateurs en col blanc.

Ce qui nous surprend encore davantage chez Me Ben Muna, c’est qu’après son sévère constat sur une justice aux ordres, l’homme politique qu’il est devenu n’appelle pas plutôt ses concitoyens à se mobiliser contre cet état de chose. Il invite au contraire les « éperviables », bien que présumés coupables à baisser les bras. Puisque « …chez nous, l’interpellation et l’émission d’un mandat de dépôt contre ces personnalités sont la preuve que les carottes sont désormais cuites pour eux ». Même si le président de l’Afp n’aime pas les produits made in Rdpc, ses propos sont pour le moins défaitistes. Son argumentation pousserait également tout citoyen lamda confronté à de basses manœuvres d’un ponte du pouvoir à ne point faire appel à la justice car à la limite cela ne lui servirait à rien. Ceci du seul fait que le ponte en question jouirait de solides complicités au sein de l’appareil judiciare. Donc d’après Me Muna la volonté des éperviables de vouloir défendre leur honneur face à une machine qu’ils connaissent bien relèverait de l’esbroufe.

Admettons que les carottes soient cuites. Est-ce pour autant que le justiciable devrait l’accepter ? Que les Camerounais qui sont désireux de connaître les dessous d’une malversation dans une affaire publique devraient en être privés ? Au nom de quel principe un voleur réputé devrait-il, par exemple, assumer un vol qu’il dit n’avoir pas commis du simple fait que sa réputation lui colle à la peau ? Bref,  parce que tu fus membre du système en place et parce que tu n’aurais pas eu le courage de démissionner tu as forcément trempé dans les magouilles ! A croire que l’acte de démission vaut forcément purification.

A cette allure, nous ferons très certainement de tous les anciens pontes du système Unc des criminels et des tortionnaires pour n’avoir pas démissioné. Y compris tous ceux qui ont eu à bénéficier des avantages inhérents à leur relation sans jamais s’ériger, même par un simple écrit, contre les atrocités que vivaient leurs concitoyens.
De Me Ben Muna, je me serai attendu à une certaine élevation d’esprit. Que le célèbre avocat se cache derrière les formules creuses du genre « pour le commun des mortels », « suivant l’entendement ordinaire du peuple d’en bas », aux fins de se transformer en procureur encore plus virulent que ceux commis par le pouvoir pose un problème d’éthique. Avec une légèreté déconcertante, il affirme tout de go : « …il va de soi que les richesses qu’ils ont accumulées le long de ces décennies ne sont pas uniquement le fruit de leur salaire mensuel… ». Mais ils (les éperviables) estiment que leurs milliards sont naturellement inhérents à leurs position de privilège. Et d’ajouter en enfonçant le clou avec acharnement : « il va de soi que lorsqu’on a un ou des comptes en banque bien fournis dont on ne saurait justifier l’origine, cela s’appelle de l’enrichissement illicite ».

Personne ne peut récuser pareille déduction. Mais il eut été préférable que Me Ben Muna qui nous livre en fait son intime conviction, fasse preuve d’un peu de courage en assumant ses dires avec quelques exemples à l’appui au lieu de s’abriter derrière les avis du commun des mortels. A-t-il vérifié les comptes en banques de ces derniers ?
Loin de moi le moindre sentiment de compassion vis-à-vis d’un prédateur de tout bien ppublic. Ma tendance serait même d’imposer de sévères sanctions à l’encontre du petit arnaqueur qui sévit aux impôts ; douanes ; greffes ; dans les écoles et collèges ; à la police et ailleurs juqu’aux gros bonnets qui amassent des fortunes au détriment de nos finances publiques. Je ne puis cependant admettre qu’un Camerounais éclairé, plus est avocat et de surcroît prétendant à la magistrature suprême qui dit oeuvrer pour l’avènement d’un Etat de droit puisse s’adonner à un tel réquisitoire à partir de simples présupposés. Quand bien même ceux-ci seraient plus ou moins corroborés par l’insolence matérielle qu’affichent certains hauts commis de l’Etat.

Une telle attitude s’apparente à l’imposture. La constitution d’un Etat de droit repose sur la recherche de l’équité et non sur les certitudes. Si nous admirons les démocraties vieilles de plusieurs années dont les méandres judiciares nous échappent parfois et nous étonnent souvent, c’est que les fondements de leur justice tiennent sur les principes qui concourent à un besoin de vérité appuyé notamment sur la présomption d’innocence. Une justice à charge basée sur la perception du « commun des mortels » ou de « l’entendement ordinaire du peuple d’en bas » ne peut que nous écarter du chemin d’un Etat de droit. Sinon autant nous en tenir à la justice populaire et nous contenter de la loi du talion « œil pour œil, dent pour dent ».

De toute évidence, les barons d’un régime sont toujours comptables des exactions commises par le pouvoir auquel ils furent associés. Ceci concerne aussi bien le baronat de l’Unc que celui du Rdpc. Cependant, nous ne saurions non plus écarter plusieurs de nos intellectuels, cadres, leaders d’opinion en partie responsables de l’état des lieux dans notre pays du fait de leur silence radio pendant de longues années. Ils sont nombreux à avoir préféré leur confort douillet en devenant les complices passifs des drames multiples vécus au quotidien par leurs concitoyens. Ces ainsi qu’il fallu attendre le procès de Me Black Yondo en 1990 pour que le bâtonnier Ben Muna, inscrit au barreau depuis 1971, ainsi que d’autres Cameropunais, tous aphones du temps du parti unique, sortent de leur silence pour revendiquer le droit des Camerounais aux libertés les plus élémentaires.

Une fois ces observations faites, ce qui m’aura le plus déçu dans l’appréciation de Me Ben Muna et qui m’a poussé à écrire ces lignes, tient à sa référence biblique qui prend à témoin le chapitre 20 du livre de Job. Les versets choisis par lui, 4 à 8, 19, 27 à 29, sont d’une telle violence inquisitoire que l’    avocat se tranforme en un homme féru de sentences et non en un chrétien rédempteur. Suivons inquisiteur : « …le tiomphe des méchants a été court et la joie de l’impie momentanée… car il a opprimé, délaissé les pauvres. Il a miné des maisons et ne les ai pas rétablies…les cieux dévoileront son iniquité et la terre se lèvera contre lui. Les revenus de sa maison seront emportés, ils disparaîtront au jour de la colère de Dieu. Telle est la part que Dieu réserve au méchant, tel est l’héritage que Dieu lui destine ». Me Mune est libre de se prendre pour un prophète. Mais en homme politique, il doit s’imposer un minimum de décence et d’humilité. Et ne pas nous étaler son amertume et ses aigreurs. Dieu est aussi miséricordieux. C’est à lui, et à lui seul qu’il appartient de juger les vivants et les morts.

Avec un tel sermon, le président de l’Afp prescrit la condamnation en appelant à la vindicte divine. Sans avoir écouté les inculpés. Sans connaître le fond du dossier d’accusation. Sur la base de ses seules convictions intimes, lui, le justicier de Dieu, a le devoir de pourfendre tous ceux qui auront été des nantis du régime Rdpc.Il ne se range point du côté de l’ange Gabriel. Son égo ne le lui permet pas. Tant il assume mal son moins de 1 % à la présidentielle, derrière la petite Mme Kah Walla. C’est la faute de ces messieurs « Imbus qu’ils étaient, ils ont tour à tour ridiculisé, manipulé et violenté les leaders de l’opposition. N’hésitant pas à promouvoir la violence au sein des formations politiques, à organiser la fraude aux élections afin de se maintenir au pouvoir ». La messe est dite. L’échec de l’Opa de Me Muna sur le Sdf, c’est eux. Son parti, l’Afp, au nombre de militants se réduisant à une boîte d’allumettes, c’est encore eux. Tel est le drame de nos leaders politiques auto-proclamés mais sans la moindre troupe et auxquels les médias confèrent toujours une crédibilité.

Dans son amertume et ses aigreurs, Me Ben Muna finit par baisser le masque en nous faisant comprendre à travers la conclusion de son appréciation que tous ceux qui sont « éperviables » à Nkondengui s’y trouvent finalement pour avoir commis les forfaits que leur reproche cette justice aux ordres. Avec un manque total de recul, plutôt que de réclamer un meilleur traitement pour tous les prisonniers, il enrage de savoir que les « éperviabilisés » soient mieux lotis. Lisons les propos qu’il nous livrent vers la fin de son appréciation : « d’ailleurs, même en prison, n’ont-ils pas un traitement privilégié comparé aux Camerounais ardinaires qui meurent de faim et de maladie dans nos prisons ? Ne les appelle-t-on pas des prisonniers Vip ? Et ne les traite-t-on pas comme tel sous le nez de ceux à qui ils ont tout pris ? ». Apparemment, le justicier de Dieu estime que les feux de l’enfer ne couvent pas suffisamment à Nkondengui. Il daut revenir aux prisons comme Mantum ou Tcholliré où les rats constituaient un plat prisé, les moustiques, les cancrelats, et autres bestioles les meilleurs compagnons de cellule.

Arrêtons là la petite ironie. Je comprends parfaitement que Me Ben Muna « n’éprouve aucune pitié pour les barons qui se trouvent de l’autre côté du pouvoir aujourd’hui ». Comme il le dit. Mais il est une leçon en politique qu’il devrait méditer : un démocrate doit veiller à ne pas faire disparaître ses ennemis. Quitte à disparaître lui-même si ceux-ci prennent le dessus. Mandela a été maintenu en prison un quart de siècle. Les Sud-Africains ont vécu l’apartheid un demi-siècle durant, subissant les humiliations les plus inhumaines, les massacres et les tueries les plus barbares du fait de leur peau noire. Une fois  leur liberté recouvrée, leur dignité rétablie, ils n’ont ni jeté les blancs à la mer ni organisé des procès revanchards. Laissons donc l’amertume et l’aigreur de côté. Construisons un Etat de droit où les méchants ne vivront pas automatiquement les feux de l’enfer mais pourront apprendre aussi à s’amender.

Amertume et aigreur ne nous tenez pas.

Same Ngosso (ancien journaliste)

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