18/05/2012 15:34:39
Alpha Condé. « Nous attendons de la France qu'elle soit notre avocat »
Dans une interview accordée ce vendredi 18 mai 2012 à RFI, le président guinéen Alpha Condé revient longuement sur les répercussions possibles de l'alternance française en Afrique, sur la question du franc CFA, et promet des élections législatives en Guinée avant la fin de l'année 2012.
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Alpha Condé

Dans une interview accordée ce vendredi 18 mai 2012 à RFI, au micro de Christophe Boisbouvier le président guinéen Alpha Condé revient longuement sur les répercussions possibles de l'alternance française en Afrique, sur la question du franc CFA, et promet des élections législatives en Guinée avant la fin de l'année 2012.

Monsieur le président, bonjour. Quand vous avez appris la victoire de François Hollande, quelle a été votre première réaction ?

Évidemment, l’élection française regarde les Français, mais je suis toujours content que quelqu’un qui est de la même tendance politique que moi, soit le président dans un pays, notamment un pays comme la France, qui a des relations très étroites avec la Guinée.

Votre premier communiqué, je crois, vous l’avez intitulé « Cher camarade ».

Mais c’est normal, parce que je le connais avant qu’il ne soit président et nous sommes des camarades. Nous sommes membres de l’Internationale socialiste, et nous avons des rapports de camarades.

Vous le connaissez depuis longtemps ?

Bien sûr, depuis longtemps, parce que n’oubliez pas que j’ai passé une bonne partie de mon temps en France.

Quelles sont vos relations ? Est-ce que vous vous tutoyez, par exemple ?

Tous les membres de l’Internationale se tutoient. Mais maintenant qu’on est chefs d’Etats, on se vouvoie. C’est ce qui est des traditions.

Quels changements attendez-vous de la part de François Hollande ?

Ce que nous attendons, c’est davantage de concertation entre l’Afrique et la France, et une évaluation plus exacte des situations qui prévalent dans chacun des pays africains. Cela éviterait quelques malentendus dans les rapports entre pays souverains.

Donc, il y a eu des erreurs d’évaluation ces dernières années ?

Tout n’a pas été correct. Il y a beaucoup de choses à redresser. Mais ça, c’est normal dans les rapports entre Etats. Aujourd’hui comme hier, nous attendons de la France qu'elle soit notre avocat, dans certains instances internationales, et qu’elles s’intéresse davantage aux pays démocratiques.

 « Je n’accepterai pas les élections frauduleuses où que ce soit », dit François Hollande...

J’ai sans doute été un des dirigeants africains à avoir le plus souffert des fraudes électorales dans mon parcours politique. Il va sans dire que je ne peux qu’apprécier de François Hollande qu’il soit attentif à la tenue d’élections régulières et transparentes.

Après la réélection très contestée de Joseph Kabila, François Hollande hésite à aller au sommet francophone de Kinshasa en octobre prochain. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Moi, je fais confiance au président Diouf, pour créer les meilleures conditions du bon déroulement du sommet. Quant à la présence ou pas du président Hollande, il revient à lui seul de décider.

Vous comprenez qu’il hésite ?

Bon, c’est lui qui doit apprécier s'il doit y aller ou pas, en fonction de la façon dont les élections se sont passées. Je pense qu’il a suffisamment de conseillers pour lui dire quelle est la situation, et il en décidera.

Sous le mandant de Nicolas Sarkozy, il y a eu plusieurs interventions militaires françaises en Afrique. Est-ce que vous attendez la même politique de la part de François Hollande ou pas ?

Vous savez, la meilleure façon de gérer les conflits, c’est de les éviter. Ce qui veut dire que nous devons renforcer davantage le dialogue et la prévention des conflits. Quant à la Côte d’Ivoire, je vous ferais remarquer que le président Alassane Ouattara est mon conseiller économique, et que moi, je suis son conseiller politique. Nos rapports sont très bons.

Donc, vous pensez que la politique de Nicolas Sarkozy en Côte d’Ivoire était la bonne ?

Je n’ai pas à apporter d’appréciation, cela concerne les Ivoiriens.

Faut-il réformer le franc CFA ?

La Guinée n’a jamais été membre de la zone franc. Et il revient à ces pays de se prononcer. En ce qui nous concerne, nous sommes résolument pour l'intégration africaine. Cela passe à terme par la création d'une zone monétaire, économique, à l’échelle continentale.

Donc, la Guinée n’envisage pas d’entrer dans la zone CFA ?

Mon conseiller économique Alassane Ouattara m’a dit que pendant trois ans encore, j'ai besoin de la flexibilité de ma monnaie, que donc quiconque me dit d'entrer maintenant dans la zone franc ne veut pas que la Guinée avance. J'ai besoin, pendant trois ans au moins, d'avoir une monnaie flexible, donc d’avoir une monnaie guinéenne.

Pour pouvoir exporter plus facilement, c’est ça ?

Pour pouvoir équilibrer la macro-économie, etc. C'est-à-dire pour avoir plus de flexibilité dans la gestion des finances publiques.

Alors, vous dites que le président ivoirien est votre conseiller économique, et que vous êtes son conseiller politique. Quels sont les conseils politiques que vous lui avez donnés et qu’il a entendus ces derniers temps ?

Non, ça c’est entre nous deux. Je pense que ça le concerne, et ça me concerne. Ce n’est pas à mettre sur la place publique. C’est le rapport entre des chefs d’Etat et deux frères.

Est-ce que vous attendez une visite de François Hollande en Afrique dans les semaines ou les mois qui viennent ?

Je suis certain que le président Hollande viendra en Afrique, en fonction de son calendrier. Et je l’inviterai avec d’autant plus de plaisir que nous sommes quand même de la même famille politique.

On dit que François Hollande connaît mal l’Afrique. Est-ce que ça vous inquiète ?

Oh ! Vous savez... le président Hollande, en tant que membre de l’Internationale socialiste, a eu à fréquenter beaucoup de partis africains. Je crois qu’il connaît suffisamment l’Afrique. Qu'il n'ait pas de réseaux en Afrique, tant mieux pour nous !

Ça lui donne une certaine virginité vis-à-vis de la Françafrique et de ses réseaux ?

Bien sûr !

Comparé à Nicolas Sarkozy, par exemple ?

Je ne fais pas de comparaisons (rire). Pourquoi voulez-vous que je m’ingère dans la politique française ? Je dis tout simplement que Jospin n’avait pas de réseaux, que Hollande n’a pas de réseaux, donc ils n’ont pas de contraintes. Ils ont les mains beaucoup plus libres. J’espère que ça les rendra plus attentifs à l’évolution des peuples africains.

Quelle est la dernière fois que vous avez parlé avec François Hollande ?

Oh, je ne m’en rappelle plus ! On a parlé très souvent, on a aussi fait des réunions ensemble à Paris et dans d’autres pays. Mais il m’a envoyé son livre dédicacé, et je lui ai répondu.

Le livre qu’il a publié en janvier, c’est ça ?

Voilà, Changer de destin, oui. Je lui ai répondu en le remerciant, parce qu’il m’a fait une gentille dédicace.

Qu’est-ce qu’il vous a écrit sur cette dédicace ?

Ah ça ! Posez lui la question, c'est entre lui et moi (rire).

En Guinée, depuis un an, tout le monde attend les législatives. Elles étaient prévues le 8 juillet. Vous venez à nouveau de les reporter. Pourquoi ?

 Non, d’abord, je n’ai pas reporté les élections. En Guinée, la Céni propose un programme, une date. Mais il revient au président de la République de fixer la date. J’avais dit à tout le monde que je ne confirmerai une date, que si j’ai la certitude que toutes les conditions techniques sont réunies pour organiser les élections. Comme je n’avais pas cette certitude, j’ai dit que je ne convoquerai pas. Donc, je prendrai toutes les dispositions pour que le peuple de Guinée puisse se prononcer dans la plus grande transparence.

Est-ce que ces élections se tiendront avant la fin 2012 ?

Ah ça c’est évident !

Alors vous voulez des élections transparentes, mais l’opposition n’a pas confiance dans la Céni. Est-ce que vous êtes prêt à revoir sa composition ?

Mais écoutez, lorsque j’ai voulu modifier la Céni à mon arrivée, ils ont dit : « Non, c’est la Céni qui a organisé la présidentielle et qui va organiser les législatives » ! Donc, c’est la Céni qui doit décider si elle veut de son président ou pas, par un vote libre. Ce n’est pas le président, la Céni est autonome.

Mais vous savez bien que le président de la Céni, Lousény Camara, ne fait plus l’unanimité. Est-ce que pour mettre fin à la polémique, il ne serait pas mieux que la Céni choisisse un nouveau président ?

Mais la Céni a vingt-quatre membres. Et lui, il a été élu par quinze. Et moi, je suis minoritaire à la Céni. Quand j’ai voulu changer, ils ont dit non, parce qu’ils étaient majoritaires. Donc moi, je n’ai pas à m’occuper de la Céni.

Ce que dit l’opposition, c’est que depuis un an, plusieurs membres de la Céni ont basculé dans le camp présidentiel et que, du coup, elle n’est plus vraiment indépendante.

Mais beaucoup de dirigeants de l’opposition ont basculé dans la mouvance présidentielle. Beaucoup me soutiennent aujourd’hui. Tous les gens qui sont prêts à travailler avec moi, je travaille avec eux.

Est-ce que la solution, ce ne serait pas un dialogue franc et sincère entre l’opposition et vous-même, comme le réclament les chefs de l’opposition ?

Non, je suis président de tous les Guinéens. Mon rôle est de garantir la paix et l'unité nationale. Je peux encourager les partis politiques à dialoguer. Mais moi, je n'ai pas à dialoguer avec un parti.

Et même entre partis politiques, une table ronde n’est-elle pas possible ?

Mais il y a déjà eu une table ronde, vous ne suivez pas ? La table ronde a duré un mois et demi, entre les partis politiques. Moi, je suis président de la République. Mon interlocuteur, c’est le peuple. Je n’ai pas à dialoguer avec un parti. Ça, c’est entre les partis.

 

 

 

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