22/05/2012 01:59:12
Cameroun. Paradoxe du 20 Mai
Relativiser les propos coléreux de ceux qui parlent de la « fête du 20 mai » comme « l’une des plus grandes escroqueries politiques et morales des temps modernes »...
Le Messager
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Défilé du 20 Mai

Dimanche dernier était au Cameroun  « la Fête du 20 mai ». « Fête de l’Unité nationale », dit-on, mais surtout fête des contradictions et du paradoxe  autour de la forme d’un Etat que les Constitutions en vigueur dans le pays, disent  « unitaire  décentralisé ».

Non seulement cette fête de l’Unité nationale vieille de 40 ans fait encore l’objet de controverses historiques… dont le pouvoir cherche vainement à faire l’économie de la prise en compte, mais encore, la ferveur (patriotique ?) apparente que le gouvernement y affecte, s’avère criarde de contradictions  avec la gouvernance réelle du pays.

Tout le monde peut noter  l’importance de plus en plus croissante que l’appareil  gouvernemental, dans ses attitudes et décisions quotidiennes, accorde à la promotion des regroupements identitaires ethniques, en même temps qu’il entrave de manière systémique les regroupements des citoyens par affinités d’opinion. En exemple, nous citerons ces « élites intérieures et extérieures », fabrication clientéliste du régime gouvernant, qui peuvent se réunir partout et n’importe quand dans le pays, sans avoir besoin d’un récépissé du préfet, pour défendre, soi-disant, les intérêts du « village électoral », c’est-à-dire de la tribu ou de l’ethnie dont elles sont originaires, ou pour susciter des « motions de soutiens » de celle-ci au Chef de l’Etat qui a pensé à eux… Quand un fonctionnaire reçoit le titre de ministre, des moyens officiels lui sont donnés pour aller fêter dans son village !!

Il n’en faut pas plus pour que, même au sein de la majorité présidentielle gouvernante, certains esprits se demandent  si l’Unité nationale, fêtée depuis 1980 comme « la plus grande victoire remportée par le peuple camerounais et son illustre chef Ahmadou Ahidjo » (Cameroon tribune, 29/02/1980,) est  vraiment une réalité ou  seulement une virtualité. Devant une gouvernance qui malgré  ses promesses démocratiques, dénie la citoyenneté aux individus pour la conférer aux ethnies, il faut peut-être vérifier si les dirigeants du pays sont oublieux ou seulement menteurs.

A Ebolowa en juillet 1962, Ahmadou Ahidjo qui préside un Congrès de son parti, l’Union camerounaise, annonce  « l’impérieuse nécessité de réaliser à bref délai  une unité de la nation camerounaise entière (…) incompatible avec les considérations et les dosages d’ordre politique et ethnique (…) » Il affirme que le parti  veut et doit convaincre tous les Camerounais de cette impérieuse nécessité, avant de renchérir comme suit : « En ce qui nous concerne, dans nos décisions, nous excluons toute considération, tout facteur susceptible de confirmer ou d’entretenir directement ou indirectement les particularismes tribaux ». Puis d’ajouter : « L’unité nationale veut dire qu’il n’y a sur le chantier de la construction nationale, ni Ewondo, ni Douala, ni Bamiléké, ni Boulou, ni Foulbé, ni Bassa, etc., mais partout et toujours des Camerounais »

Deux mois après qu’il ait succédé à Ahmadou Ahidjo, M. Biya confesse au quotidien de l’Etat, Cameroon Tribune : « Je puis affirmer que l’unité nationale et le consensus national sur le destin de notre cher et beau pays sont aujourd’hui des réalités vivantes et vécues, des réalités qui s’épanouissent chaque jour davantage dans la solidarité et la concorde des esprits et des cœurs ». On est alors le 18 janvier 1883.

Dix-huit mois plus tard, en juillet 1984, « le nouveau Ahidjo » comme le désignent les mamans dans les campagnes, tempère son optimisme tout en s’engageant à faire mieux désormais. Et naturellement, c’est encore à Cameroon Tribune qu’il parle : « si elle (l’unité nationale) devait continuer comme par le passé, sous la forme d’un assemblage et d’une juxtaposition de nos diversités,  s’inquiète-t-il,  l’unité nationale serait condamnée à périr. Aussi est-ce ma profonde conviction qu’il nous faut passer au stade supérieur de l’unification qui est celui de l’intégration nationale, confiante et progressive, seule susceptible de rendre l’unité nationale à jamais irréversible ». Ici, comme dans la rigueur et la moralisation, les réalités contredisent les promesses.

De 1962 à Ebolowa à 2012 à Yaoundé, un demi-siècle s’est écoulé, et ceux qui croient à la signification des mots, sont encore à se demander ce que parler dans la bouche de ces hommes voulait dire. Car  si nous revisitions aujourd’hui « L’idée sociale chez Paul Biya » d’Hubert Mono Ndjana écrit en 1985, à la page 60, nous retrouverions les mots idoines pour décrire la situation actuelle de l’unité nationale, après 27 ans de passage à l’intégration nationale. Notamment lorsque l’intellectuel organique parle de « juxtaposition explosive (des) différences… » avant d’accuser Ahidjo de n’avoir fait au fond « qu’infantiliser ses concitoyens en  inculquant dans leur mentalité l’idée que chaque province, chaque département et chaque arrondissement, bref, que chaque tribu et chaque ethnie devaient nécessairement être représentées dans toutes les instances du parti et de l’administration ». Nous pourrions alors conclure sans risque d’erreur, que la rupture avec la juxtaposition, entre les régimes Ahidjo et Biya n’a pas eu lieu. Et c’est dommage qu’ainsi l’unité nationale puisse se résumer à une journée de commémoration où les militants des partis politiques et les enfants des écoles doivent aller défiler devant le Chef de l’Etat pour démontrer ce qu’on croit être une ferveur patriotique.

En réalité, l’Unité nationale aujourd’hui, au-delà des mots, et en attendant qu’un pouvoir républicain réel se remette à la construire, n’est qu’une simple ironie dont un aspect consiste, par exemple, à supprimer de fait les cours de Chimie-biologie ou de mathématiques dans les lycées d’une région de pays, simplement parce que les enseignants disponibles dans ces matières ne sont pas des autochtones de ladite région, ou alors, y sont constitutionnellement des « allogènes ». Cet exemple peut être multiplié par mille dans tous les secteurs d’activités gérés par l’Etat, depuis l’organisation institutionnelle et politique jusqu’à la gestion administrative. Ils démontrent manifestement que le système gouvernant veut conduire les populations, non pas vers une mystique d’un Etat-nation, mais plutôt vers la réalité concrète et vécue des nations tribalo-ethniques.

Si « l’unité nationale » ne désignait que la cohabitation supportée des populations autochtones et allogènes de nations ethniques sur un  territoire géographiquement délimité et reconnu, celle du Cameroun serait effective depuis la Réunification d’octobre 1961, et il ne resterait qu’à en assurer la protection extérieure par nos Forces armées « qui en défendent déjà si bien les frontières et la stabilité institutionnelle ».

Si Le Messager ne peut partager sans les relativiser les propos coléreux de ceux qui parlent de la « fête du 20 mai » comme « l’une des plus grandes escroqueries politiques et morales des temps modernes »,  il n’est pas loin de penser avec d’autres, en interprétant simplement  le vécu  quotidien, « qu’en l’état actuel du sectarisme, du tribalisme, du népotisme et de l’injustice sociale érigés en mode de gouvernement… », dans un pays qui a besoin de cohésion nationale pour survivre, parler de l’unité nationale, même en construction, est un paradoxe qui, comme dirait l’autre, infantilise les Camerounais.

En fait, le sort de l’unité nationale du Cameroun est si incertain que dans la perspective de l’alternance future, des intellectuels du régime Rdpc rejoignent désormais leurs collègues d’en face - ce qui est positif -  dans la question de savoir si, pour réaliser cette unité nationale, le  Cameroun devrait se constituer en une Fédération d’Etats ethniques,  ou bien s’il n’est pas nécessaire, ici et maintenant, de donner à  chaque fils et fille du pays, une citoyenneté nationale égale, afin de prévenir les tristes expériences vécues par certaines « nations » africaines. Ceux qui veulent à leur sortie, laisser des traces d’éléphants dans l’Histoire du Cameroun, peuvent-ils faire l’économie de ce débat ?

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