12/08/2009 14:29:30
Réception des dirigeants étrangers en Afrique : un anachronisme colonial
JJ Dikongue revient sur le contraste entre la façon dont les dirigeants africains sont reçus en Occident, et le faste qu'ils déploient pour recevoir les dirigeants occidentaux chez eux...
Grioo
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La dernière visite officielle du président camerounais en France a permis de mettre en évidence l’anachronisme de certaines pratiques qui continuent d’avoir cours en Afrique, perpétuées par les dirigeants africains eux-mêmes. Un anachronisme, synonyme de servilité d’une part et expression de l’étendu sans limites des pouvoirs que s’arrogent la plupart de ces dirigeants. Servilité qui prend sa source dans la manière dont certains de ces dirigeants arrivent et sont maintenus au pouvoir.

Fait est que, à chaque visite officielle d’un président africain en occident, anonymat et indifférence sont les deux mots qui ponctuent cette visite auprès des populations et médias locaux. Si on excepte la dilapidation des deniers publics pour l’achat de quelques brèves et insignifiantes lignes de flagornerie dans certains quotidiens locaux pour que l’on daigne parler de lui, la visite officielle des chefs d’état africain est un non événement pour le pays qui accueille. La récente visite présidentielle de monsieur Paul Biya n’a pas dérogé à ce rituel de mépris. Un retentissant anonymat qui frise le mépris a entouré cette visite, relatée comme un banal et vulgaire fait divers.

Qu’est-ce qui fait que, face à l’indifférence locale qui accompagne leur déplacement en Occident en particulier, indifférence qu’ils feignent ne pas apercevoir, les dirigeants africains persistent-ils en retour dans des pratiques d’un autre temps, pratiques qui relèvent d’un schéma des années de la colonisation. Populations contraintes à former des haies humaines le long du parcours emprunté par le convoi de leurs homologues en visite chez eux. Des troupes contraintes à des contorsions folkloriques en tous genres, quel que soit le temps, histoire de traduire l’hospitalité à l’africaine nous rabâche-t-on.


La compréhension de ce phénomène n’heurterait pas ou peu, s’il y avait réciprocité dans le comportement [Abattage médiatique, populations invitées à danser et à crier en l’honneur du pays que représente l’invité africain etc..] lorsque les dirigeants africains sont reçus par leurs homologues hors Afrique. Il ne serait tout simplement pas avilissant finalement, si ce phénomène était l’expression d’un élan volontaire des populations africaines concernées.

Car derrière l’apparente jovialité affichée par cette horde humaine contrainte à jouer les faire-valoir d’un pouvoir qui lui crache dessus au quotidien en n’accédant pas à ses aspirations, se cache une douleur à plusieurs étages [ Participer malgré soi, réveil aux aurores, subir les affres du temps etc..] qui vient se greffer à d’autres douleurs plus séquellaires, subies au quotidien telles que la précarité, la paupérisation, les privations en tous genres, qui sont des constantes essentielles et fondamentales de ce pouvoir à l’endroit de la dite population.

Des sacrifices d’une population pour un invité qui ne saura même pas apprécier à sa juste valeur; s’il ne pense déjà pas que ce n’est que normal après tout. L’émotion et la danse ne sont-elles finalement pas que trop nègres ? Des enfants, des femmes et des hommes dont la parole, dans leur quotidien, n’est que souffrance. Malgré la contrainte, ils se font une raison, l’espace de quelques heures, sous toutes les déclinaisons et composantes de la violence, de croire et de gouter aux simples joies de la vie comme : rire, crier, sautiller car, cette population, ainsi Chantal Epée : “(..) a appris à ne pas abandonner même quand on ne sait plus voir derrière les larmes de chagrin ou de désespoir. Elle a appris à ne pas accepter de faire de la détresse sa destination finale“.

En leur octroyant quelques subsides, en guise de récompense, le pouvoir croit avoir comblé les manquements qu’il engendra de nouveau, aussitôt le convoi de l’invité passé. Dans cette bonhommie de façade et de circonstance, loge un espoir que ces femmes et hommes continuent d’entretenir malgré la cruauté du présent ;

Ainsi le rappelle encore Chantal Epée, “ Les tombeaux de leurs espérances de maintenant se révèleront peut être les maternités de leurs réalisations de demain “. Des danses et des cris qui ont encore l’audace de croire en l’avenir, l’audace de croire en leur capacité à inventer le futur malgré la violente cupidité du présent qui les dépouille de tout. A ce tableau déjà assez morne et négatif, vient s’ajouter la paralysie de l’économie locale que les chefs d’état africain infligent à leur pays en cas de réception d’un homologue venu d’ailleurs.

Des journées, voire des jours d’arrêt de travail pour préparer des festivités d’accueil de l’invité en provenance de France, d’Angleterre, de Belgique ou d’ailleurs...Une économie déjà sous perfusion que l’on continue de sevrer de sa substance vitale, sous le prétexte de l’hospitalité africaine. Des actes qui en réalité consisteront à entériner une antienne qui voudrait que l’africain fût un oisif. Évidement le coût de ces brillantes futilités est pris en charge par le contribuable qui, par tous les moyens, paiera l’addition des égarements d’un concept que l’on a galvaudé pour des raisons plus obscures néanmoins soupçonnables.

L’hospitalité africaine, celle affichée et déclinée par les chefs d’état africains au détriment de leurs populations, celle qui rime avec contraintes, privations, frustrations pour les populations, ne demande-t-elle pas à être adaptée à son temps et à son époque ?

Le reflet de cette hospitalité là nous renvoie aux heures de gloire de la colonisation où, pour plaire, pour continuer à être en odeur de sainteté auprès du « maître » aucun sacrifice n’était de trop. Cette hospitalité là, n’est finalement que l’émanation d’une soif intense et d’un appétit ogresque pour le pouvoir. Elle n’est que flagornerie, obéissant à un schéma éculé dont les dirigeants africains, par leur insistance se désignent comme de dignes dépositaires.

La vocation d’une hospitalité, fut-elle africaine, n’est pas de faire du folklore à ses visiteurs pendant que sa population est pillée et méprisée par un tel ou un tel autre. Elle ne se fait pas non plus au détriment de l’honneur. Elle est plutôt honneur de soi, de et pour son peuple, pour ensuite la donner, la partager avec l’invité. Autre temps, autres pratiques.

JJ Dikongue

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