03/06/2012 05:46:31
Cte d'Ivoire: Quand les bramgs mettent la pression au brave-tch
La Côte d’Ivoire est pour ainsi dire aux mains d’une horde d’évadés, de désœuvrés, de tueurs, de rebelles, de voyous de grands chemin, recrutés et armés pour les besoin de la prise du pouvoir et dont certains sont aujourd’hui livrés à eux-mêmes, désillusionnés et disséminés aux quatre coins du pays...
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FRCI et Dozos

À Adjamé, cette commune de la ville d’Abidjan, la plus fréquentée pour ses activités commerciales, il règne un désordre des plus déconcertants. Nous avons pu nous en rendre compte par nous-mêmes. Certains diront que cela a toujours été le cas depuis plusieurs années, certes. Sauf que cette fois, ce sont des hommes armés et habillés en tenues militaires qui supervisent ce désordre organisé.

A les observer de près, on comprend vite qu’il ne s’agit pas de policiers, encore moins de gendarmes qualifiés pour faire régner l’ordre et la sécurité, mais plutôt de « bramogos » habillés qui essayent de ‘’discipliner’’ d’autres ‘’bramogos’’ en civils. Eux, ce sont les fameux Frci (forces républicaines de Côte d’Ivoire), l’armée de ‘’libératères’’

- pour rester fidèle à leur prononciation - qui a aidée le régime actuel à se hisser au pouvoir en Côte d’Ivoire. A les voir, ils n’inspirent aucune confiance, pas plus d’assurance. Bien au contraire ils sont nerveux et imprévisibles. Pour les chauffeurs de gbakas et autres apprentis, en lieu et place des contraventions et autres verbalisations, normalement attendues, c’est dans des coups de poing, de pieds, de crosses de fusils ou des injures grossières, et de bagarres généralisées, le tout dans un français approximatif, que les choses se règlent.
 
     Apprenti : « kôrô, faut sciencer en pro »
     Frci : « maudis-là, tu crois que c’est ça nous on mange ! »

 
Et le coup est vite parti pour rappeler à l’indélicat apprenti qu’il ferait mieux de la fermer et débourser la somme exigée au lieu se perdre dans d’inutiles plaidoyers. Ce n’est que méritée, pensent certains passagers eu égard la désinvolture avec laquelle ils sont souvent traités par ces transporteurs, soit dit en passant. Les commerçants, les vendeurs ambulants et même de simples passants n’échappent pas non plus à la barbarie de ces hommes habillés et armés, plus préoccupés à racketter qu’à instaurer l’ordre. La nuit tombée, mieux vaut ne pas fourrer son nez dehors et garder portes et fenêtres closes. Ces mêmes ‘’agents de l’ordre’’ le jour, avec ces mêmes armes de guerre  troquent leurs treillis pour se mêler aux braqueurs et autres malfrats en vue de commettre les actes les plus répréhensibles.
 
Cela, est sue et connue de tous, sans que personne n’ose lever le moindre petit doigt, de peur certainement de subir, comme il est maintenant de coutume, la foudre des défenseurs de la nouvelle république ouattarandienne.
 
Adjamé, en effet, n’est que la partie visible de l’iceberg, le symbole de ce qui se déroule sur toute l’étendue du territoire ivoirien depuis bientôt un an, que la Côte d’Ivoire a connu un changement de régime. Impunité, violence, rançonnage, loi du plus fort sont désormais  les maitres-mots.

La Côte d’Ivoire est pour ainsi dire aux mains d’une horde d’évadés, de désœuvrés, de tueurs, de rebelles, de voyous de grands chemin, recrutés et armés pour les besoin de la prise du pouvoir et dont certains sont aujourd’hui livrés à eux-mêmes, désillusionnés et disséminés aux quatre coins du pays. Ces hommes, que l’on  nomme abusivement, ex-combattants, bénéficient de l’accord tacite des autorités ivoiriennes, qui ne savent plus trop quoi en faire. Ces autorités ont beau multipliés les appels à l’ordre, les menaces, crées une police militaire, engagées des courses poursuites, multipliées communiqués sur communiqués, rien n’y fait. Comme une gangrène, le problème de ces combattants enrôlés tarde à trouver une véritable solution. Fousséni, un bramôgô combattant qui écume les rues d’Adjamé, n’en a cure : « nous on n’est pas dans discours, donnez-nous notre jeton, on va se chercher », leur répond t-il.

Aujourd’hui, tous ces combattants sont à l’image d’une orange que monsieur Ouattara, alias brave-tchè, veut jeter après en avoir fini d’en presser  tout le jus. Mais il est trop tard, le mal est fait : les graines de l’insécurité et de la terreur ont été semées au plus profond de ce pays. Après avoir utilisés ces hommes aux fins de prendre le pouvoir, le brave-tchè en est encore à tergiverser quant à leur encasernement, leur démobilisation et leur réinsertion, faute de moyens financiers, selon lui.
 FRCI et Dozos
Une bombe à retardement
 
En dehors de ceux qui prennent le malin plaisir de jouer aux agents de l’ordre et de sécurité, c’est au total, près de 60 000 hommes qui ont pris les armes et qui sont aujourd’hui tentés - s’ils ne le sont déjà - par le gain facile. Ils sont impatients,  particulièrement remontés contre celui qui leur a promis monts et merveilles : sommes d’argent faramineuses, promesse d’intégrer l’armée régulière, promesse d’emplois, d’intégration dans l’administration, etc. Pendant ce temps, qui paye les pots cassés, sinon le peuple ivoirien ? Face à cette situation plus que préoccupante, le brave-tchè avoue son embarras et son impuissance : « Il y a une dizaine de milliers (d’ex-combattants) intégrés dans l’armée. Mais le gros reste à démobiliser. Et cela, c’est un souci que j’ai, et sur lequel je suis en train de travailler (…)». Plus d’un an après son accession au pouvoir, Alassane Ouattara le-brave-monsieur, continue de ‘’travailler’’, sans apporter de solutions à mêmes de désamorcer cette bombe à retardement.

Pour ne rien arranger à cette situation déjà délétère, Soro Guillaume, le bramôgo en chef, déclare : « Si rien n’est fait, il ne faudra pas s’étonner que la fleur de l’âge ne produise point de fleur, mais qu’elle sombre, au contraire, dans la violence et la désespérance ».
 
Echec programmé avant la fin
 

Souvenons-nous encore de l’enthousiasme avec lequel monsieur Ouattara, lançait lors d’une de ses nombreuses tournées européennes : « Nous avons confiance et la Côte d’Ivoire surprendra l’Afrique et le monde (…) » Il avait raison, nous sommes actuellement, totalement surpris: alors que nous nous attendions au rétablissement de l’Etat de droit et de ses instruments que sont la police, la gendarmerie et de l’armée et la justice dans leurs fonctions régaliennes, nous en sommes encore, un an après le 11 avril 2011, à des arrestations et à des détentions arbitraires, à des rafles sauvages, en violation totale des droits de l’homme, à des expropriations de terres et de plantations, à la justice des vainqueurs, à la loi du plus fort, au ‘’rattrapage’’ ethnique dans l’administration et dans les corps de défense et de sécurité et à la question cruciale des bramôgôs-combattants, à démobiliser, mais surtout à récompenser après avoir combattus pour le brave-tchè.

Des combattants très remontés qui réclament au brave-tchè ce qui leur est dû, sinon… C’est bien un échec, avant même la fin de son mandat. Monsieur Ouattara peine encore à donner aux ivoiriens les garanties pour conduire la Côte d’Ivoire vers un modèle de démocratie, où l’Etat de droit, les libertés individuelles et collectives, la cohésion sociale sont des notions fortes et palpables et non là où elles sont bafouées au quotidien par des combattants mécontents, forts de leur impunité.
 
L’image de la commune d’Adjamé, fortement peuplée mais sur qui règne une poignée d’hommes, qui n’ont d’autorité que les seules armes en leur possession, est justement celle d’une Côte d’Ivoire embastillée, échue aux mains d’une certaine classe politique plus soucieuse d’exercer le pouvoir absolu pour elle-même que d’œuvrer dans l’intérêt supérieur des ivoiriens à la merci de gens qui n’ont appris qu’à tuer .

Aussi, ne saurions-nous garder  plus de silence face à ce qui s’apparente à un drame en cours dans ce pays. Monsieur Ouattara est en train de tâtonner et de gagner du temps, dans cette Côte d’Ivoire qu’il considère comme une chasse gardée tout en se refusant d’aller dans le sens qui la sauverait de cette catastrophe programmée. Ainsi, un an après, la pression demeure sur le brave-tchè et son régime. Et comme toujours, dans ces circonstances, c’est le peuple ivoirien à la merci des bramôgôs affamés qui paye en premier le prix fort. 
 
Marc Micael
Zemami1er@yahoo.fr
 
 
Lexique :

·        Bramogos : sobriquet par lequel s’appellent entre eux, les désœuvrés ou combattants
·        Sciencer en pro : avoir pitié
·        Kôrô : grand frère
·        Gbagkas : véhicules, mini-cars de transport en commun
·        Notre jeton : notre argent
·        Brave-tchè : homme brave

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