06/06/2012 02:14:00
Cameroun. Prostitution: Une nuit au carrefour « J'ai raté ma vie»
Officiellement dénommé Carrefour Nelson Mandela, ce coin de la ville de  Douala est réputé être la cathédrale des plaisirs mondains. Enquête.
Le Messager
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Carrefour j'ai raté ma vie

Officiellement dénommé Carrefour Nelson Mandela, ce coin de la ville de  Douala est réputé être la cathédrale des plaisirs mondains. Enquête.

Le carrefour «Nelson Mandela» de son nom officiel,  ou «Elf» pour certains, porte bien son nom, celui attribué par la population: carrefour «J’ai raté ma vie». Rien que l’évocation de ce nom surtout à une certaine heure suscite des regards inquisiteurs. Ce samedi 2 juin 2012, il est 21h30minutes. Au carrefour  Rond point de Deido, Le Messager interpelle un conducteur de moto-taxi et lui indique sa destination. «Tu pars à Elf ? Interroge-t-il. Et de poursuivre, je peux t’y amener gratuitement à la condition qu’on prenne d’abord un pot dans une auberge par très loin d’ici». A ces mots, le reporter  se ravise et emprunte plutôt un taxi. Après près d’une heure de route du fait des embouteillages, enfin le fameux carrefour «Nelson Mandela.» 

Le coin grouille de monde. Ventes de chaussures, de vêtements, call box... bref, on y trouve de tout. Une véritable cour des miracles. Les vrombissements des moteurs des véhicules et surtout des engins à deux roues produisent un vacarme assourdissant. Plus assourdissant encore, les sonorités que distillent  les baffles des dizaines de débits de boisson qui occupent les deux côtés du trottoir.

Vêtue d’un collant et d’un démembré noir qui laisse entrevoir certaines parties de son corps (ventre, seins)  Sandra (nom d’emprunt) devant le bar (Grand bateau) devise avec  quelques hommes. «La soirée s’annonce timide. Je cherche les clients», dit-elle sous un élan de séduction. «C’est rien ma belle», rétorque un de ses interlocuteurs.  «Tu peux t’asseoir auprès de moi et passer ta commande». Elle ne va pas se laisser prier. Après le boire, le jeune-homme, suit Sandra derrière le bistrot. Pendant ce temps, au bar d’en face dénommé «La Flotte» l’ambiance est plus enlevée. Quoi de plus normal, car en plus du bar, il y a une salle de danse à l’intérieur.

Hommes et femmes de tous les âges s’entrelacent. Attention, n’entrent que ceux qui paient. «Les prostituées donnent 300 Fcfa au barman. Les hommes quant à eux payent 500 Fcfa et pour chaque danse avec une prostituée, il lui remet 200 Fcfa», indique Pierre, employé dans le bar. Pour cette somme (200 Fcfa), les filles de joie doivent absolument « satisfaire » leurs clients. Des indications sont données à cet effet: «On doit danser avec des collants pour faciliter le toucher, et ne pas résister aux caresses du client», affirme Suzanne. Comment se passe la négociation de la passe avec le client ? «Nous causons autour d’une boisson. Je lui donne mon prix, 1.500 Fcfa (500 pour l’aubergiste et 1000 Fcfa pour la racoleuse), pas moins. S’il accepte, on va à l’auberge et on passe à l’acte. Le client paie plus chère (15.000 Fcfa) s’il veut les services extra : coït sans préservatif, felation et d’autres perversions bien connues des habitués, ou pour toute la nuit» poursuit la même source, non sans préciser que toute professionnelle du plaisir tarifié remet 1000 Fcfa tous les samedis aux «agents de sécurité». On a bien besoin de sécurité partout.

Dévaluation de sa personne

Suzanne est néanmoins consciente des risques tous azimuts qu’elle court. C’est la raison pour laquelle «nous nous interdisons des rapports sexuels sans protection et évitons au maximum de nous rendre chez le client. Et s’il est brutal, nous prenons la poudre d’escampette». Avec ces risques ajoutés aux multiples agressions, Suzanne n’est cependant pas prête à changer de «métier», précarité oblige. «Je ne suis pas fière de ce que je fais, d’ailleurs la famille n’est pas au courant. Mais je n’ai pas de choix. Il y a de cela onze ans que mon compagnon m’a abandonnée avec nos trois enfants. J’ai essayé plusieurs activités sans avoir de bénéfices. Ici j’arrive à joindre les deux bouts, à envoyer mes enfants à l’école». Si Suzanne qui fait la rue depuis cinq ans a honte de son activité, loin est le cas de Mélanie, 25 ans. Certes «j’ai une fille, mais ça ne gène pas. Elle reste à la maison avec ma mère quand je travaille. J’aime ce que je fais, personne ne m’y oblige.»  Elle estime que quand on n’est pas satisfait sexuellement avec son partenaire, la vie de la rue ouvre la porte aux expériences et à l’«épanouissement».

Pour le docteur Robert Tchounzou, gynécologue-obstétrique, la prostitution est un pis-aller. Il déclare à ce propos : «Bien que ces femmes paraissent pour certaines, prospères, elles n’en sont pas fières et ne peuvent tenir dans le temps parce que  leur expérience de vie est faite de diverses menaces». Pour son argumentaire, il évoque la consommation de substances telles la drogue pour se maintenir en forme, ce qui est plutôt nocif pour la santé. Et de renchérir, «elles courent aussi trois grands risques, ceux liés aux maladies sexuellement transmissibles (et d’en être des vecteurs), ceux physiques liés à l’affaiblissement du corps et surtout la dévaluation de sa personne parce que se considérant chosifiée.»

Visiblement, les clients et les tenanciers des débits de boisson n’en n’ont cure. Surtout pour ces derniers qui voient leur recette doublée voire triplée souvent grâce à la présence des racoleuses. Le gros souci, le devenir d’une jeunesse principale clientèle du carrefour «J’ai raté ma vie». Les chances de perdre leur vie n’ont d’égales que la poussée du vice dans ce quartier en particulier et dans la ville de Douala en général. Comme quoi, «bon chien chasse de race.»

Valgadine TONGA (stagiaire)

Focal. Linette T., gagner sa vie: un mirage

Des racoleuses rencontrées au carrefour «J’ai perdu ma vie», la majorité, si non toutes, affirment s’être lancées dans l’activité pour subvenir à leurs besoins. Linette fait partie de celles-là. A vingt sept ans sonnés, elle a embrassé le plus vieux métier du monde, il y a six ans, elle n’avait alors que vingt et un ans. «Mes parents, tente-t-elle d’expliquer, n’avaient plus assez de moyens pour payer mes frais de scolarité, ce d’autant plus  que mes cadets (quatre) devaient aussi étudier.»

Conséquence, elle arrête les études en classe de Première, surtout que «ma mère m’avait dit que je dois déjà apporter ma contribution financière à la maison». Dans un quartier où parents et enfants côtoient les prostituées, Linette se laisse entraîner par des filles déjà rôdées dans l’affaire et qui lui rabâchaient: «Tes parents ne peuvent plus prendre soin de toi. C’était pareil pour nous. Suis-nous...»

Convaincue, Linette se jette à l’eau. Les premiers jours sont difficiles. Pas qu’elle n’a pas de clients. Non. La frousse des débuts avait alors pris le pas sur son envie. Mais c’est vite passé. «J’ai commencé à aborder les hommes facilement. De deux par jour, je suis allée à quatre et aujourd’hui je peux entretenir des rapports avec six hommes par jours», argue celle qui s’est déjà forgée une réputation dans le «métier». A quel prix ?

«Chaque rapport sexuel vaut 1500 Fcfa, et si un bon client me désire pour toute la nuit, il doit débourser  entre 10.000  et  15.000 Fcfa. Mais ce n’est pas fréquent.» La moyenne de ses recettes journalières oscille entre 5000 et 15.000 Fcfa.
Si Linette évoque des visites médicales rares, elle met en avant «les coûts considérables» de ses passages à l’hôpital. Avec cette « pression fiscale », la fille de joie a de la peine à joindre les deux bouts. Et subvenir à ses besoins, une gageure, pourtant l’une des raisons l’ayant conduite dans la rue. C’est tout dire, gagner sa vie dans la prostitution est un mirage.

V.T. (stg)


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