15/06/2012 02:07:27
Lettre ouverte Hollande et Obama. Suite et fin
Avec vous, les peuples africains pourront-ils en finir avec les miasmes nauséabonds et criminogènes de la « françafrique »? Ils espèrent que, pour eux aussi, le changement se sera maintenant. Hic et nunc. Ici et maintenant.
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Barack Obama et François Hollande

Sous Ouattara, la Côte d’Ivoire entre les mains d’une véritable mafia (Lettre ouverte à Hollande et à Obama. Suite et fin)

Messieurs les présidents François Hollande et Barack Obama, j’avais suspendu ma plume sine die. Je la reprends hic et nunc pour dévoiler un autre aspect du sinistre tableau de la crise qui continue de déchirer la Côte d’Ivoire, sous le régime d’Alassane Dramane Ouattara.

Dans la première partie de ma missive, j’ai humblement rappelé deux questions essentielles sur lesquelles l’Histoire a déjà rendu son verdict.

-La rébellion qui attaqué la Côte d’Ivoire pour renverser le régime du président Laurent Gbagbo le 19 septembre 2002 est venue de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, où elle a été logée, nourrie, blanchie, entraînée et équipée. Qu’il me suffise de citer à nouveau un extrait de l’article des journalistes français Stephen Smith, Damien Glez et Vincent Rigoulet qui s’intitule : « Côte d'Ivoire : le visage de la rébellion ». Ils écrivent : « Qui sont ces hommes qui, dans la nuit du 19 septembre, ont fait basculer tout le nord du pays dans le but de prendre le pouvoir ? Ils appartiennent à la Cosa nostra que dirige le sergent-chef « IB », installé à Ouagadougou. » (Le Monde, 11 octobre 2002).

-Les rebelles de la « Cosa nostra » ont bénéficié de l’appui logistique et opérationnel des gouvernements français de Jacques Chirac et burkinabé de Blaise Compaoré. Je verse au dossier une nouvelle pièce tirée d’un article du célèbre journaliste Claude Angeli publié par l’hebdomadaire français Le Canard enchaîné du 30 octobre 2002. Pour étayer la thèse de l’implication de la France dans le pronunciamiento dont la Cosa nostra est l’exécutant, Angeli écrit : « …A plusieurs reprises, et notamment en septembre 2001, à Paris, un proche collaborateur de Compaoré, colonel de son état, accompagnait, lors de ses divers contacts politiques, le fameux « IB » (Ibrahim Coulibaly), l’un des chefs des mutins ivoiriens. L’actuel cessez-le-feu, avec des unités françaises en « force tampon », sanctionne de fait la partition d’un pays instable qui a, depuis plusieurs années, vécu le pire : mutineries à répétition, complots, coups d’Etat, émeutes ethniques, tueries, etc. Puis le meilleur : un président élu normalement (Gbagbo) qui ne truque pas les élections législatives et municipales. Et qui les perd… » (Le Canard enchaîné, 30 octobre 2002).

Barack Obama et François HollandeMessieurs les présidents Hollande et Obama, il convient, à présent, de souligner une autre caractéristique de la rébellion venue de Ouagadougou et sur laquelle les analystes se sont très peu attardés jusqu’à ce jour. Il s’agit de la dénomination « Cosa nostra » tirée de la mafia que la rébellion s’est donnée comme nom de baptême.

La mafia est une organisation criminelle. Avec la Ndrangheta, la Sacra Corona Unita, la Cammora, la Stidda, la Cosa Nostra (Notre chose) fait partie des cinq organisations basées en Italie qui répondent au nom de mafia.
Dans la réalisation de coup de force, les rebelles n’ont assurément pas choisi leur nom de baptême par hasard. Le choix de l’appellation « Cosa nostra » pour désigner « l’organisation clandestine » de son entreprise subversive traduit une identification de la rébellion à ses théories et à ses pratiques. Ainsi, à l’image de la Cosa nostra italienne, le mode opératoire de la rébellion s’est fondé sur la création de réseaux de trafics illicites, l’infiltration et le noyautage des institutions de l’Etat et leur mise sous l’éteignoir.

Sous ce rapport, la théorie et la pratique de la « Cosa nostra » née au Burkina Faso sont devenues un cas d’école. « Le noyau organisationnel » s’est rapidement démultiplié en Côte d’Ivoire, à la manière des poupées gigognes. Ainsi, le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (Mpci), le Mouvement patriotique ivoirien pour le grand ouest (Mpigo) et le Mouvement pour la justice et la paix (Mjp) ont vu le jour. Pour compléter cette mosaïque de réseaux et de démembrements, il faut y ajouter les « bandes armées informelles, telles que les brigades rouges, les « zinzins » ou les bahéfoué (sorciers)… qui avaient racketté et terrorisé la population» (Le Monde, 11 octobre 2002), la coalition hétéroclite des mercenaires de tout acabit, avec Sam Bokari, le « Pol Pot » du Front révolutionnaire unie (Ruf) de Sierra-Leone, etc.

Dans Le Canard enchaîné, Claude Angeli a fort adroitement dépeint cette coalition.  « Moralité : il risque d’y avoir encore de la besogne en Côte d’Ivoire et ailleurs pour la « main-d’œuvre armée ». A savoir ces groupes de mercenaires ou de va-nu-pieds libériens, sierra-léonais, burkinabés, congolais, maliens et « apatrides » qui parcourent l’Afrique à la recherche d’un emploi et de la solde qu’ils méritent », écrit le journaliste français.
En janvier 2003, toute cette mosaïque d’organisations et de réseaux a été rebaptisée Forces nouvelles (Fn) à Linas-Marcoussis, en France, avec la bénédiction du gouvernement français de Jacques Chirac et placée sous la direction de Soro Guillaume.

Les contradictions n’ont pas tardé à éclater au grand jour entre les chefs de la rébellion, ce véritable « corps expéditionnaire multinational ». Félix Doh, le chef du Mpigo a été abattu le 28 avril 2003. Soro Kigbafori Guillaume s’est empressé d’accuser, son allié, le mercenaire sierra-léonais Sam Bockari, et a juré de venger Félix Doh. Le mardi 13 mai 2003, Sam Bockari a été assassiné à l’ouest de la Côte d’Ivoire. Sa mère et sa femme ont subi le même sort. Comme dans la mafia, les règlements de compte ont été innombrables et sanglants au sein de la rébellion.

Les Forces nouvelles issues du « noyau » clandestin de la « Cosa nostra » ont étendu leurs tentacules sur toute la partie de la Côte d’Ivoire qu’elles ont occupée, suivant le tracé divisant le pays en deux publié par Le Patriote, un quotidien à la solde de Ouattara, le 04 décembre 2000. Le territoire occupé par la rébellion a été dépecé et des régions entières placées sous le joug des chefs de guerre - les tristement célèbres comzones (commandants de zones) - des Forces armées des Forces nouvelles (Fafn), la branche armée de la rébellion, selon le dispositif ci-après : Bouaké, Chérif Ousmane ; Séguéla, Ouattara Issiaka alias Wattao ; Korhogo, Fofié Kouakou ; Man, Losseni Fofana alias Loss ; Odienné, Ousmane Coulibaly alias Ben Laden ; Bouna, Ouattara Mourou ; Vavoua, Koné Zackaria, etc. L’autorité de l’Etat a été balayée dans ces territoires qui sont devenues des zones de non droit tenues par la main de fer des réseaux des Fn. A la manière de la mafia.

Messieurs les présidents Hollande et Obama, ce n’est pas tout. Après la capture du président Laurent Gbagbo par l’armée française le 11 avril 2011, la ville d’Abidjan a également été mise en coupe réglée, selon la méthode de la pieuvre - c’est l’autre nom de la mafia. Dans un article publié par l’hebdomadaire Jeune Afrique le 22 juillet 2011, Baudelaire Mieu décrit parfaitement la situation d’Abidjan.

Koné Zakaria« Les ex-chefs rebelles se sont répartis la capitale ivoirienne comme un butin de guerre. Racket, barrages, règlements de comptes… Autant de techniques éprouvées dans le Nord depuis huit ans. La lune de fiel a succédé très vite – en moins de trois mois – à la lune de miel dans les rapports entre la population et les chefs de guerre de l’ex-rébellion des Forces nouvelles (Fn), aujourd’hui estampillés Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci). Il ne se passe plus un jour sans que la presse locale ne dénonce les méfaits et exactions commis par ces hommes armés qui règnent en maîtres dans le pays. La population est fatiguée. (…) Profitant de l’affaiblissement des ex-Forces de défense et de sécurité (Fds, pro-Gbagbo), ils ont fait de la capitale économique leur butin de guerre.

La ville a été « dépecée » en plusieurs zones autonomes ou encore en groupements dits tactiques. Issiaka Ouattara, alias Wattao, ex-chef d’état-major adjoint des Fn, a mis sous sa coupe les très rentables quartiers sud – où sont situés le Port autonome d’Abidjan (PAA) ainsi que de nombreuses entreprises – et a élu domicile en Zone 4. Chérif Ousmane, alias Papa Guépard, commandant de zone à Bouaké (Centre), a quant à lui, pris le contrôle des communes du Plateau et d’Adjamé. Il s’est d’abord installé à l’état-major des armées, au camp Gallieni, où il dormait sur un lit militaire, avant d’emménager chez l’ancien directeur du port, Marcel Gossio. Cinq autres comzones, Morou Ouattara, Koné Zakaria(photo ci-contre), Hervé Touré, Ousmane Coulibaly et Gaoussou Koné, se partagent les autres quartiers de la ville. » (Jeune Afrique, 22 juillet 2011).

La gestion du pouvoir d’Etat par Alassane Dramane Ouattara accroit la lisibilité et la traçabilité des liens idéologiques entre son régime et la rébellion du 19 septembre 2002. Elle révèle également les liens organisationnels et idéologiques entre les différentes organisations de la rébellion et le Rassemblement des républicains (Rdr), le parti d’Alassane Dramane Ouattara.

En effet, tous les chefs politiques et militaires issus de la « Cosa nostra » ou tous ceux qui ont adhéré à ses démembrements ont été nommés par Alassane Dramane Ouattara à de très hautes fonctions dans l’appareil d’Etat. Soro Kigbafori Guillaume, chef déclaré des Fn, ex-premier ministre et ministre de la Défense, est le président de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire le deuxième personnage de l’Etat ; Koné Mamadou,  président de la Cour suprême ; général Soumaïla Bakayoko, chef de l’aile militaire des Fn, chef d’état-major général des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci), créée par Ouattara le 17 mars 2011 ; Moussa Dosso, chef de la Centrale, la caisse noire des Fn, ministre de l’Industrie ; Koné Tiemoko Meyliet, ex- directeur du cabinet de Soro quand il était Premier ministre, gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (Bceao), etc. Les agences de la Bceao avaient été cambriolées et pillées par les rebelles à Bouaké, Korhogo et Man en 2003. La vieille dame (la Bceao) a donc été livrée, pieds et poings liés, à ses violeurs, avec l’accord de tous les chefs d’Etats de la sous-région.

Les insatiables pensionnaires de la « cité pavillonnaire » de Somgandé, à Ouagadougou, haut lieu des préparatifs de la rébellion, n’ont pas été oubliés par Alassane Dramane Ouattara dans le partage du gâteau. Le sergent-chef Tuho Fozié, l’occupant de «  la villa 1023, au portail blanc » (Le Monde, 11 octobre 2002), a été nommé commandant et installé à la tête de la Brigade de lutte contre le racket (sic). Koné Zackaria, grand chef de la confrérie des dozos, force supplétive illégale et sanguinaire des Frci, a bénéficié du grade de commandant et a été placé à la tête de la police militaire. Chérif Ousmane et Issiaka Ouattara, tous deux également promus commandants, occupent respectivement les postes clés d’adjoints aux chefs du Groupement de la sécurité présidentielle (Gspr) et de la Garde républicaine (Gr), etc. La liste est longue.

Les réseaux et les trafics en tout genre (diamant -« diamant de sang » -, or, café, cacao, bois, etc.) dénoncés par l’Organisation des nations unies (Onu) dans plusieurs rapports prospèrent. Le système d’impôts parallèles en vigueur au nord, au centre et à l’ouest depuis 2002 a été étendu à toute la Côte d’Ivoire par les barons de la rébellion. Un système qui s’apparente à la mafia tient la Côte d’Ivoire entre ses griffes.

Guillaume SoroEncore un mot sur l’interpénétration entre les structures du Rdr et des Fn de Soro Guillaume (photo ci-contre). Lors des élections législatives monocolores de décembre 2011, le parti de Ouattara a jeté le masque et ses liens multiformes avec la rébellion venue de Ouagadougou ont été révélés au grand jour. A ces élections législatives, en effet, les candidats issus de la rébellion se sont tous présentés sous la bannière du Rdr. C’est le cas, entre autres, de Soro Guillaume, Konaté Sidiki, Bamba Affoussiata, ex-directrice du cabinet du secrétaire général des Fn (Soro Guillaume) et porte-parole de la rébellion, etc.

Bamba Affoussiata a été élue députée sur la liste du Rdr à Abobo. Son frère Bamba Yacouba est vice-président et porte-parole de la Commission électorale indépendante (Cei), un instrument au service d’Alassane Dramane Ouattara. Quant à leur père, Bamba Moriféré, une girouette politique d’origine malienne, il vient de créer en mars dernier, le Rassemblement du peuple de Côte d’Ivoire (Rpci) pour s’installer dans le rôle commode et lucratif d’opposant officiel de Ouattara, le gourou de ses enfants.

Ainsi s’enchevêtrent au cœur du régime les réseaux familiaux appartenant au clan des nordistes d’Alassane Dramane Ouattara, chef de l’Etat et ministre de la Défense. Bien entendu, la famille de Ouattara trône au sommet de toute cette construction que Machiavel et la mafia n’auraient pas renié.

Messieurs les présidents Hollande et Obama, sans doute pour les récompenser pour services rendus à la France, Nicolas Sarkozy a ordonné à l’armée française de former les chefs de guerre de son ami Ouattara. Cette décision a suscité des flots d’indignation. Le quotidien français Libération traduit bien ces indignations dans un article de Thomas Ofnung.

« Pour aider l’armée d’un pays ami convalescent à assurer sa sécurité, faut-il accepter de former des hommes soupçonnés de crimes de guerre, passibles un jour de poursuites devant la Cour pénale internationale ? (…) Les anciens chefs de la rébellion - les redoutés «comzones» (commandants de zones) - ont récemment suivi des cours d’état-major sur la base militaire française de Port-Bouët, à Abidjan, dispensés par l’ex-puissance coloniale. (…)Un vrai défi. Car ces hommes sont, pour l’essentiel, des sous-officiers propulsés à la tête de l’armée ivoirienne par le président Ouattara. Après avoir mis en coupe réglée la moitié nord du pays durant près de dix ans, ils l’ont aidé à s’installer au pouvoir au printemps 2011. (…)

Parmi ces drôles d’élèves figure par exemple Martin Kouakou Fofié, un homme soumis aux sanctions des Nations unies pour ses responsabilités dans le massacre de rebelles dissidents en 2004, à Korhogo (Nord). Des dizaines de partisans d’Ibrahim Coulibaly (dit «IB», tué au lendemain de la victoire de Ouattara) étaient morts étouffés dans des conteneurs entreposés en plein soleil. Kouakou Fofié dirige aujourd’hui les forces armées dans cette même région, proche du Burkina Faso et du Mali.

Autre «élève» aux états de service bien peu recommandables : Losseni Fofana. Chef de la région Ouest, il commandait les forces pro-Ouattara à Duékoué, fin mars 2011, quand plusieurs centaines de personnes y ont été massacrées, selon le Comité international de la Croix-Rouge. Mais on pourrait aussi citer le nom de Chérif Ousmane, dans le viseur de la justice internationale pour le «nettoyage» du quartier de Yopougon, à Abidjan, après la chute de Gbagbo. (…) Autant de postes stratégiques qui requièrent, théoriquement, une forte qualification. (…)Lors d’une réunion organisée il y a quelques années, il se souvient d’avoir vu débarquer l’un de Youssouf Bakayokoces chefs rebelles, visiblement analphabète, avec «un scribe qui prenait des notes pour lui». (Libération du 29 mai 2012). Ainsi se présente la crème des Frci, l’armée sortie de la manche de Ouattara, alors qu’il n’avait même pas encore été investi par son Conseil constitutionnel.

Depuis sa création de toutes pièces au Burkina Faso, la rébellion et ses commanditaires n’ont jamais abandonné la logique de prise du pouvoir d’Etat par les armes au profit d’Alassane Dramane Ouattara. Au regard de l’histoire de la Côte d’Ivoire de la première décennie du XXIème siècle, il est indéniable que la mascarade électorale savamment exécutée par l’usurpateur Youssouf Bakayoko (photo ci-contre), président de la Cei, le 28 novembre 2010 avant de se réfugier en France, les bombardements de la résidence présidentielle par l’armée française, la capture du président Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 et sa déportation à la prison de la Cpi, à La Haye, le 29 novembre 2011, etc., sont le prolongement et l’achèvement du coup d’Etat commencé le 19 septembre 2002 par la « Cosa nostra ».

Monsieur le président Obama, voilà le résultat du « job » effectué en Côte d’Ivoire. Voilà le système et les hommes que les Etats-unis soutiennent, avec à la baguette, l’ambassadeur Philip Carter III, un vieux copain de Ouattara.

Vous, Monsieur François Hollande, président de la République française, voilà le système que vos prédécesseurs, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ont installé en Côte d’Ivoire. C’est un monstre. L’armée française le protège, main dans la main avec les chefs de guerre des Frci et les dozos. Avec vous, les peuples africains pourront-ils en finir avec les miasmes nauséabonds et criminogènes de la « françafrique »? Ils espèrent que, pour eux aussi, le changement se sera maintenant. Hic et nunc. Ici et maintenant.

Très respectueusement.
Deuxer Céi Angela L’œil du juste

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