21/06/2012 02:03:55
Bernard Dadiť. Parce que le Noir est pleinement homme !
Combien d’années faudra-t-il encore pour que nous, Africains, soyons pleinement citoyens du monde ? Quand ça le gêne, Paris se garde bien de prendre la distance de l’Histoire pour comprendre ce qui se joue ici. Veut-il continuer sur cette voie ?
Le nouveau courrier
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Le 3 septembre 1939, la France déclara la guerre à l’Allemagne. Les Noirs, «tirailleurs», accoururent de toute part pour le combat, tout comme ils l’avaient fait en 14-18, mais avec une conscience accrue du sacrifice auquel ils se préparaient.

Affrontement féroce. Les Allemands dévêtent les tirailleurs blessés ; les tuent à coups de coupe-coupe ; les exécutent à peine capturés, comme à Airaines ; les meurtres de tirailleurs ne se comptent plus : «… les deux chars ouvrirent alors le feu avec leurs mitrailleuses et leurs canons sur les soldats noirs, écrasant dans leur avance les corps des blessés et des morts. Près de cinquante tirailleurs furent ainsi assassinés». (Raphael Scheck : Une saison noire)

Ensuite?

Bernard Dadié
Bernard B. Dadié

Ensuite, il y eut Thiaroye, l’assassinat des prisonniers de guerre de retour d’Allemagne. Les autres furent jetés en prison des années durant, pour le simple motif qu’ils réclamaient le paiement d’indemnités réglées par l’Allemagne.Quelle avait été l’existence des populations noires en cette période de restriction, de famine ? Les archives vous répondront…

Jamais les cimetières furent autant peuplés.

La paix revenue, les Ivoiriens désiraient et voulaient un autre sort. La France leur opposa ses hommes et déploya ses mercenaires qui semèrent la désolation dans le pays. La deuxième phase de la guerre de conquête. Destruction de famille, incarcération, mort : le pays à peine «libéré» se refermait sur son peuple telle une prison dans laquelle on distribue les coups de chicotte et de crosse, mais en la maquillant de couleurs attirantes pour rassurer les aventuriers et affairistes de tout acabit qui s’y rendaient.

Les morts partaient  avec leurs coups de crosse, les survivants trainaient leurs blessures dans la grande Fraternité qui avait donné naissance aux Etats généraux de la colonisation. Des fortunes naquirent et prospérèrent dans la grande Liberté ; une liberté qui renforçait notre état de «sujets» dans une République glorieuse d’avoir aboli, longtemps après le Royaume Uni, l’esclavage des Noirs.

En chemin, hélas, elle avait oublié l’Égalité. Parmi les survivants, beaucoup  continuaient à scruter le ciel et espérer. Ils jugeaient le présent et se remémoraient le passé, porteurs de cette mémoire en laquelle germe l’avenir: «Des colonnes passaient, passaient, longues, interminables, bruyantes. C’étaient les travailleurs forcés. Nous étions tous bouleversés, voire révoltés. Mais les miliciens nous promirent de brûler tout le village si quelqu’un d’entre-nous bougeait». Des miliciens. On qualifie toujours de noms et sigles divers ceux que Paris envoie en mission et qui contribuent à nous maintenir en sujétion, de fait, sinon de droit.

Au fil du temps, Paris, grand forgeur de mots, les charges de sens divers et les applique aux parties en présence. Yves Benot avance que la démence coloniale est une maladie chronique dont le premier à en être frappé dans l’histoire post révolutionnaire de la France fut Bonaparte, lancé à la reconquête d’Haïti et réclamant la mise aux fers de Toussaint Louverture. Peut-on dénombrer, en effet, tous ces rois asiatiques ou africains tués ou exilés, réduits au silence, dans les conquêtes et sous les régimes qui suivirent pour que Paris ait son Empire et installe ses hommes ?

Hier comme aujourd’hui, combien sont-ils ces Africains qui peuvent dormir en paix ? Combien d’entre eux continuent de se poser la question lancinante : pourquoi la France estelle si souvent dirigée par des hommes dont l’accession au pouvoir aiguise les appétits guerriers, après avoir promis respect et concorde à tous ? Pourquoi ne prend-elle pas, avec l’Afrique et la Côte d’Ivoire, ce risque de l’Égalité qu’elle proclame.




Comment les Africains peuvent-ils résister, tenir et construire, quand le pillage de leurs ressources s’amplifie et que tant d’entre eux ne sont toujours que mendiants de vie. Les volontés des populations se délitent bien vite quand tant d’épreuves les assaillent ; la résignation les guette. Elle guette aussi ceux qui, mandataires d’une Civilisation prétendue, par certains, supérieure, constatent l’évidence et reculent ou refusent d’appliquer des mesures inégalitaires. «Montrez plus d’énergie ou partez !», fut-il demandé à un Gouverneur qui croyait en la devise de son pays. On le remplaça par un autre qui mit le feu au territoire….

Un matin, on nous parla d'indépendance

Enfin !...Mais lors du spectacle donné le soir même, les propos du responsable du Théâtre de l’Union Française, fit comprendre que nous nous trompions. «Cellule africaine» et «France- (à)frique» avaient vu le jour pour permettre à Paris de poursuivre sa mission «civilisatrice». Et puis,… un jour,… des élections portèrent au pouvoir ces hommes qui, dans leur jeunesse, avaient exigé le multipartisme et, désormais, entendaient chanter au diapason des peuples libres. Reprendre la marche en avant.

Ils parlaient, parlaient… de «battre monnaie», de «faire sans Paris», de «réfléchir par eux-mêmes»… N’avaient-ils pas symboliquement bouché le tunnel entre le Palais présidentiel et la Maison de France ?


«Crime de lèse–majesté», «rupture du «dialogue», avançaient les adversaires en oubliant simplement qu’un «dialogue» doit être souhaité et non imposé ou hérité ; et que tout dialogue suppose, pour donner du fruit, le respect de l’autre. La reconnaissance de sa similarité (et non pas forcément de sa «différence»).

Ainsi enfla la grande colère, contre le territoire, pour laver l’affront. Un Noir se permettre d’ «humilier» une aussi grande puissance en affrontant ses responsables et «atteindre à ses intérêts vitaux» ? Mots pipés, réalités falsifiées puisque les accords économiques et financiers restaient en l’état et que n’étaient réclamés que quelques amendements nécessaires… 

Refusés ! Sans autre analyse, les puissances occidentales firent bloc. Nuit, tempête et fureur sur notre pays ! Non ! La violence n’est pas d’un seul camp. Du dehors et du dedans, il y eut ceux qui s’employèrent à déchaîner les haines.

Martyre de Déouzon, Duékoué et d’autres villes… populations anéanties, campements détruits, embargo, comptes bloqués, escroqueries, enrichissements impromptus,  assassinats… tant de vies effacées ; tant de séquelles. Y a-t-il des vies qui vaillent plus que d’autres ?

Bruit, fureur et désolation cesseront ils un jour… Tant d’existences perdues non décomptées, tant de jeunesse fauchée, tant de rêves saccagés… Existerait-il une «France de la nuit» ?




Tout peuple, comme tout individu, a droit à la paix et au bonheur qui ne se peuvent atteindre sans la libre et pacifique expression de toutes ses composantes. L’état présent de la planète montre assez que l’on ne peut plus mener le monde selon les décisions de quelques regroupements d’intérêts et quelques puissants consortiums; qu’être indépendants pour les peuples hier colonisés n’est pas changer les hommes au pouvoir pour conserver le Système.

Certes, sous nos latitudes, beaucoup d’hommes doutent encore de leur propre «individuation», de la richesse et de la valeur de leur existence singulière ; renoncent à vivre debout. Ceux-là suivent volontiers la pente, pâte malléable qu’à Paris, on croit pouvoir malaxer à souhait. Mais des vents nouveaux se lèvent. Si Kléber et Linas-Marcoussis nous dévoilèrent un certain visage de la France, plus semblable à celui des membres du fameux Club Massiac qu’à celui des membres de la Société des «Amis des Noirs», aujourd’hui, heureusement, des millions d’hommes et de femmes, sur tous les continents, et en France aussi, s’indignent, marchent, protestent, parlent et s’efforcent d’avancer au nom et en raison de la dignité et du respect dû à toute personne humaine.

Aujourd’hui, comme hier, nos Anciens se rappellent à nous et nous somment d’échapper à toutes nos contradictions inculquées ; à toutes ces prisons de l’esprit imposées par quatre vingt ans de colonisation active qui nous empêchent d’être nous-mêmes. Qui met fin à un état de colonisation et à l’esprit de domination ? Est-ce filière café-cacao le «colon», d’ici ou d’ailleurs, qui ne voit le pays que comme une mine ou un marché ou l’exploité qui refuse toute solution imposée et cherche à desserrer le carcan de l’esprit conservateur pour tracer des voies nouvelles ?

Depuis 1946, Paris n’a cessé d’imposer ses hommes ; protégés par ses propres forces et par ses obligés. Ceux-là posèrent souvent les plus violents obstacles aux luttes d’émancipation.

Tous ont en bouche les mots de «droit des peuples», mais que devient ce droit des peuples quand on les méprise ; quand on déverse sur un territoire des déchets toxiques sans qu’aucune réglementation internationale n’ait songé à bloquer le navire de la honte avant le terme de sa route. Ici, déchets toxiques, là, déchets radioactifs ou pollution pétrolière… «Dégâts collatéraux » que de transformer nos pays en grands cimetières ?

Fortune faite, ces «légionnaires» du profit et de l’efficacité seront vraisemblablement un jour décorés si leurs nuits hantées ne les conduisent à se confesser avant. Que de monuments de mort au long de la route d’un peuple : pacification, domination, exploitation, répression ; arrestations, perquisitions, condamnations : Assabou, Biafra… tant d’actes «contraints» que des générations n’oublieront pas. Et les feux de la guerre raciale furent rallumés… À quelle intention?…

Quand s’endort la raison, les monstres de la nuit surgissent… Mais il ne suffisait pas d’attiser l’incendie. Sur une ville en proie à la violence, à la peur, à la faim, avions, hélicoptères, chars «amis» s’acharnent. Plus de quatre jours et quatre nuits, ils assaillent la résidence présidentielle pour réduire en poussière son locataire qui les
accueillera… debout. Quatre jours.

Combien d’années aurions-nous dû rester encore «sujets», s’il n’y avait eu la «marche des femmes» et la «grève des achats» ? Combien d’années faudra-t-il encore pour que nous, Africains, soyons pleinement citoyens du monde ? Quand ça le gêne, Paris se garde bien de prendre la distance de l’Histoire pour comprendre ce qui se joue ici. Veut-il continuer sur cette voie ?

Laurent Gbagbo
Laurent Gbagbo

18 juin… La France n’a pas perdu la guerre, puisqu’elle a encore son «Empire». Ce même Empire où tant de Noirs sont aujourd’hui condamnés à écouter les bruits dans la nuit; où n’ont pas de place tous ceux qui refusent d’embrasser le parti de la violence ; qui ne réclament que leurs droits et veulent pouvoir exercer tous les attributs de leur liberté.

18 juin. Place de la Concorde…, Peuple de Paris et de France, toi qui as vu verser tant de sang et n’en veux plus ; toi qui as fait tomber les bastilles et n’en veut plus ; toi qui as célébré dans l’unité de toutes les conditions et des couleurs, l’abolition des privilèges, reconnais enfin la Culture et l’Histoire des peuples sur lesquels tu régnas ; salue et accompagne tous ceux qui veulent la paix dans la fraternité, la liberté et l’égalité retrouvées ; tous ceux qui, sans plus d’arrière-pensée, soucieux d’équité, pour une authentique union des esprits et des coeurs, protestent et réclament la sortie de la CPI de Laurent Gbagbo.

Pour qu’enfin nos peuples unis oeuvrent ensemble à leur concorde et à une réconciliation et une paix qui ne soient pas que d’apparence entre nos pays et entre les habitants de notre pays. La Paix que l’Homme d’Afrique, pleinement inscrit dans l’Universel, appelle de ses voeux et de ses prières, est d’abord la paix qu’il a toujours offerte aux étrangers et à ses voisins, et à laquelle il lui a été si mal répondu.

Bâtir l’Afrique, bâtir la Côte d’Ivoire, notre rêve de toujours, ne prendra corps que lorsque nous serons libérés de la menace des canons et des balles ; loin des diktats des traîneurs de sabres et des brigues des hommes de l’ombre, quand les uns et les autres mettront fin à leurs ambitions égoïstes et refuseront les multiples langages de l’instinct pour manifester celui de leur pleine humanité.

L’Avenir alors resplendira.

Bernard B. Dadié

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