26/06/2012 02:00:11
Le modèle rwandais du procureur Ocampo
«  A tale, told by an idiot, full of sound and fury ». « Une fable de bruit et fureur, raconté par un idiot»... A lire les 47 pages publiées de «l'acte d'accusation» du procureur Ocampo contre le président Laurent Gbagbo, la formule de Shakespeare prend tout à coup un air d’actualité inattendu !
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Luis Moreno Ocampo
«  A tale, told by an idiot, full of sound and fury ». « Une fable de bruit et fureur, raconté par un idiot»... A lire les 47 pages publiées de «l'acte d'accusation» du procureur Ocampo contre le président Laurent Gbagbo, la formule de Shakespeare prend tout à coup un air d’actualité inattendu !

Il n'est pas souvent donné de lire, concernant un pays et un thème que l'on a passé une vingtaine d’années à approfondir en sociologie politique, un tel tissu d'inexactitudes, contrevérités, amalgames et, il faut bien le dire stupidités, dans une sorte de volapük ressemblant de loin à la langue française !

Même si M. Ocampo est Argentin, la Cpi en Hollande, et l'administration internationale trop souvent une tour de Babel où le sens des mots est la première victime, n'y a-t-il pas, parmi ces «hauts fonctionnaires internationaux» (?) un francophone qui puisse relire ce texte indigent dans la forme autant que scandaleux dans le fond ?

Car enfin, quel sens donner, dans ce texte, à une citation donnée comme «traduction» d'une phrase de Laurent Gbagbo : on croit rêver, ou plutôt le texte délire dans ce croisement du langage et du sens.

Lorsque l'on ne connaît ni le français classique, ni celui de «Moussa», ni les différents registres de langage ou les métaphores, inventions lexicales, détournements d'un créole franco-ivoirien en évolution permanente, que faiton , comme Ocampo and C° ? Au fond, on traduit. On traduit de l'anglais, on invente en anglais et on traduit. Ou on transpose. On traduit et on transpose d'autres aires culturelles, et le principal référent politique me semble être le Rwanda. Et peut-être l'Argentine.

Prenons «la Politique» dans ce texte : selon Ocampo, ce terme signifie la volonté de tuer les pro-Ouattara ! Mais où a-t-il été pêcher cela ? A supposé qu'un de ses enquêteurs ait entendu, et non inventé, un quelconque locuteur ( « homo qualunque», comme on dit chez Ocampo) d’Abidjan, et sait qu'au contraire d'une violence, il s’agit d'une tactique de «tergiversation», retardement, «embrouille», ce qui a été le cas pendant les 4 mois de crise dite «postélectorale » : la «politique», arme des plus faibles dans cette guerre d'asymétrique, et non volonté de puissance, encore moins d'extermination.

Luis Moreno OcampoEt cette «politique» de tergiversation se voit subrepticement transformée en nom propre, une majuscule magnifiant l’invention, le détournement haussé au niveau du concept quasi génocidaire ! Plus fort, Ocampo décline (!) sa Politique en «Plan commun» ; et ici le procédé est fort : en direct dans le texte, le glissement d'un fragment de phrase isolé devient substantif, puis amplifié par une clandestine majuscule, projet d'extermination ! Comme dit le populaire : il fallait le faire! Procédé conscient et non maladresse,  à la limite de l’escroquerie intellectuelle, qui suffit à discréditer l'accusation. Le dernier étage de ce «montage politico-linguistique» est la dénonciation de la «structure» qui même sans nom, organigramme ou majuscule, met en oeuvre le Politique et le Plan commun ! La critique interne du texte d'Ocampo le montre. Allons à l'essentiel, car il y a d'autres glissement et inversion de sens : ces deux termes inventés, mal compris, ou détournés soutiennent l'accusation, veulent démonter la préméditation et le complot, rationaliser à sens unique la violence.

Le «camp» Gbagbo - puis «le clan» et ce glissement sémantique qui s'oppose à l'Etat, ou aux «loyalistes» a inventé une idéologie, dite «la Politique» (majuscule !) qui se décline en plan d'action collectif, traduit par Ocampo en «Plan commun». Politique et Plan commun d’exterminer tous les «dioula», en tout cas tous les pro-Ouattara : le camp du bien, les «victimes» pour Ocampo ! Réifier, nommer et organiser l'informel (et en particulier la «galaxie patriotique» dont certains chercheurs français ont donné - depuis 2004 !, des organigrammes quasi militaires, légitimant attaque militaire et extermination de civils pro-Gbagbo) - pour mieux accuser, ou l'Afrique et son histoire aux prises à la (dé-) raison d'un procureur argentin : entre incompétence et mauvaise foi, reste la place d'un contact culturel manqué...

A vrai dire, il faut analyser, pour mieux le dénoncer, le système institutionnel qui permet un tel travestissement du Réel. «Qui jugera les juges», ou plutôt en l’occurrence les procureurs ? L’autonomisation sans sanction ni recours ad hominem d'une fonction telle que celle qu'occupe Ocampo remet en cause une fois de plus en question la légitimité de la Cour pénale internationale, car participant d'une mondialisation judiciaire qui n’inculpe que des dirigeants africains selon les volontés des puissances dominantes; technique, en démontrant le caractère néfaste et pervers d'un système accusatoire anglosaxon - au lieu d'une instruction à charge et décharge ; personnel, en permettant à un «homme sans qualités», qui méconnaît la sociologie politique d'un pays et ne travaille pas ses dossiers d'imposer un point de vue truqué à une institution hors de contrôle.

Au delà, l’accusation manquée d'Ocampo relève d'un abord quasi-psychiatrique; décollage du Réel politique et fonctionnement autonome du langage (La langue parle d'elle même!), délire aggravé des travers d'une traduction viciée), importation irréfléchie de modèle latino-américain sur les détenteurs du pouvoir d'Etat, vertige narcissique devant les médias, projection du modèle génocidaire rwandais sur le Soudan (cf. les critiques internes à la CPI et celles, récentes, de Rony Brauman) et la Côte d'Ivoire, inversion de la culpabilité entre agresseurs et agressés (cf. ici Sémelin dans les processus inversés d'accusation au cours des «violences extrêmes» : décidément la schizophrénie est bien le rapport au Réel qui caractérise le biais de cette justice des vainqueurs et son caricatural auteur ! Car pour un ancien «défenseur des victimes » argentin comme Ocampo - il y a longtemps, avant qu'il ne soit happé par le vertige des sommets, et celui des voyages politico médiatiques! -, l'Etat c'est l’ennemi, et son président, forcément, un dictateur. Ce qui se trouve en l’occurrence cohérent avec une décennie de propagande des «rebelles qui sourient » sans doute aux gratifications de M. Ouattara, si ce n'est à l’idée de leurs 10 000 victimes civiles depuis 2002 ! Mais aussi de la droite française qui - depuis 2000 - n'a jamais accepté le régime de Laurent Gbagbo et a d'abord mené une offensive politico-médiatique dont l’instance judiciaire n'est que le dernier avatar.

Du simple délire individuel? Si d'après Barthes, de traduction en métaphore, le Réel fuit de toute part, c'est bien le cas sémiologique du discours d'Ocampo... Le «Plan commun» a-t-il un sens «commun » ? Et oui, mais ailleurs ! Les spécialités du Rwanda  reconnaîtront une projection sur la Côte d'Ivoire de la préparation du génocide Tutsi par les proches du dictateur Habyarimana (soutenu par l'alliance sacrée gauche/droite française en période de cohabitation - pendant qu’Henri Poncet, militaire colonial tout terrain, était déjà en charge des forces françaises à Kigali, en attendant 2004 à Abidjan).

Là-bas, autour du président Habyarimana, il y avait bien ce groupe familial et semi clandestin «l'Akazu», avec sa Dame de fer, Agathe, Mme la présidente (qui coule des jours heureux, depuis 1994, aux portes de Paris) qui, avec des généraux et des chefs de milice, ont préparé l'extermination des Tutsis. Importation de machettes, détail des ordres donnés verticalement, des gouverneurs aux préfets et aux bourgmestres : «Plan commun» à la rwandaise !

Laurent GbagboOr de l'avis des observateurs indépendants et d'une partie de l'opinion africaine et ivoirienne, la gouvernance de Laurent Gbagbo s'est toujours arc-boutée sur le légalisme constitutionnel et les décisions du Conseil Constitutionnel. Il s'est refusé à ethniciser les clivages politiques, à croire en la transgression ultime d'une force onusienne et d'un corps expéditionnaire français procédant à un renversement de son régime et tirant sur des civils ; enfin n'a pas voulu distribuer massivement des armes à ses partisans ou aux ressortissants sudistes qui le soutenaient - non plus que s'en prendre aux ressortissants occidentaux ou aux forces armées étrangères.

L'inverse, le symétrique du procès d'intention que mène Ocampo, dans son inversion politologique des deux camps. «Au pays du mensonge déconcertant» : disaient les dissidents de l'Union soviétique, quand la propagande du pouvoir avait un rapport schizoïde avec la réalité. Là encore la fiction s'est emparée du Réel; et Orwell, dans 1984 décrit bien un régime fictif où «la paix, c’est la guerre», et inversement, comme en miroir. Peut-être, c’est une des sources d'Ocampo, à moins que sa fiction soit borgésienne, ce qui serait sans doute lui faire un compliment immérité... Quand on ne connaît pas ni la langue courante, ni les langues nationales, quand on n'a lu visiblement ni politologie ni sociologie ivoirienne, comment obtient-on un supposé savoir? Là encore le discours d'Ocampo le révèle : par ses partisans, par le camp, le clan Ouattara.

Et ses affidés : ONG opportunistes ou créées de toutes pièces, journaux français ou «panafricains», médias sarkosystes internationaux ou nationaux ouattaristes. ONG de «droits de l 'homme» occidentales et partisanes comme HRW ou négationnistes comme FIDH, ou ivoiriennes - créées ad hoc et de toutes pièces pour «recueillir des témoignages » en faveur de M. Ocampo ! De sorte que l'on peut faire l’hypothèse suivante : c'est bien une «Politique» Boundiali déclinée en «Plan commun» qu’a vaguement compris Ocampo. Celle manigancée depuis 2002, et peut-être même avant. Celle d'un coup d’Etat qui a échoué et d'une rébellion armée, alliée à une armée coloniale, qui a réussi. Celle qui permet à des (forces pro-Ouattara) de prendre un quartier d’Abidjan, puis la ville, puis le Sud, avec la protection de deux corps expéditionnaires. Puis d’exterminer dans le silence, des milliers d’opposants sur leur appartenance ethnique, depuis avril 2O11?

(…)

Crimes de guerre et acte de génocide de Duékoué : planifiés sans doute pour provoquer la terreur. Et qui continuent au jour le jour dans Abidjan et l'Ouest ivoirien. Finalement Ocampo, la voix de ses maîtres bien comprise, n’a rien compris. Il n'a rien vu à Abidjan, que ce qu'il y a apporté. Et pourtant, à travers son discours, on décrypte une vérité cachée, inversée, scellée. Comme si au miroir des lagunes, cette image grimaçante, quasi-diabolique, venait resurgir des fonds de l’histoire coloniale. Affleurerait alors une vérité travestie de la crise ivoirienne.

Une complicité idéologique, politique, militaire, qui malgré la traîtrise des concepts, trahissait ses auteurs pour se faire jour. Ce sont en fait des autres dont vous parlez, ceux qui vous ont informé, déformé, intoxiqué. A eux, la «Politique», le Plan commun et le système de mort et d'extermination. A vous le travestissement et l'inversion accusatoire. Aux inculpés et emprisonnés le martyre immédiat et la rédemption dans l'Histoire. A vous et à vos maîtres la honte et l'indignité ! En attendant une inversion bien réelle de situation, nul régime, arrivé par la force, et maintenu par la violence symbolique dont vous participez, n'est éternel.

Traduction, trahison, travestissement de la vérité dans un discours qui s'autonomise. La tour de Babel ne peut être le lieu d'une quelconque justice. Et pour reprendre à rebours une formule qui concernait Mauriac - coupable de fiction téléologique : le romancier n'est pas justicier, M. Ocampo non plus ! La «Politique» se retrouvera dans les dossiers de l’Élysée, et le «Plan commun» sortira des cartons du ministère de la Défense, car les dirigeants ont changé et le complot néocolonial se révèle jour après jour, même si seul le bureau du procureur de la CPI n'est pas informé...

Guillaume SoroM. Ocampo a largement contribué à discréditer la CPI et son système accusatoire, en pactisant avec les bourreaux et en contribuant à légitimer la tuerie de civils dans le coup d’Etat franco onusien : les progressistes ne peuvent que demander la dissolution de cette institution contestée en Occident même (quelle légitimité a une instance qui n'est pas un organe judiciaire, et violemment refusée par les Etats-Unis d'Amérique ? Et unanimement rejetée par les opinions et les intellectuels africains pour son néocolonialisme judiciaire ?

A ces inversions et délires accusatoires, on retrouve un derniers travers, qui peut se caractériser en collusion, si ce n'est en forfaiture : le complot dénoncé n'est-il pas en fait organisé dans une forte proximité entre Sarkozy, Ouattara - ou même Soro et le procureur Ocampo : on savait, de la Libye à la Côte d'Ivoire, où était le donneur d’ordre, dont le ministre Mercier intervenait à la Haye en pleine CPI.

Mais quand Ocampo vient voir la veille de la déportation du président Gbagbo, M. Ouatara à son domicile parisien ; ou féliciter par écrit Guillaume Soro de son cursus honorum, qui en toute justice devrait être, ainsi que son maître, poursuivi par une justice impartiale, comme criminel de guerre et coauteur d'acte de génocide, c'est plus qu’un désaveu ou un effondrement de l'accusation que devrait encourir Ocampo. Ces faits reconnus devraient, in fine, devenir judiciairement condamnables ! Comme en miroir, il faut donc lire à rebours l'acte accusatoire d'Ocampo, inversant accusés et victimes, dévoilant la Politique, le Plan et le système des alliés d'Ocampo : le clan Ouattara/Soro et ses commanditaires.

Vous pouvez retourner à vos études argentines, M. Ocampo : sans le savoir, vous avez tout dit !

Michel Galy

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