09/07/2012 02:44:43
Le Camerounais et la démocratie blanche
Le terme « démocratie » d’étymologie grecque est dérangeant pour qui veut croire en l’Afrique et décrire la tradition politique de ce continent, car d’emblée il renvoie à une tradition exogène et fait croire qu’on parle toujours de la même chose peu importe l’endroit où l’on se trouve dès lors qu’on évoque « le pouvoir au peuple ».
Par Amenhemhat Dibombari
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Ce n’est pas en vain que nous distinguons les aires civilisationnelles et les peuples auxquelles elles se rattachent, car quelque puisse être l’endroit où le Camerounais, le Japonais et le Suédois se sont établis, ces derniers ont toujours donné à voir des formes d’organisation sociale, politique et juridique en tous points antagonistes. L’une de ces formes étant fondé sur la prépotence des femmes, on parle du matriarcat, l’autre étant fondée sur l’autorité des hommes, on parle du patriarcat.

Si nous considérons la distinction la plus tranchée, la plus claire, que plusieurs siècles d’histoire permettent d’établir, nous verrons que le matriarcat est né de façon certaine chez le Camerounais, sédentaire, s’adonnant à l’agriculture (Afrique noire, Mélanésie, Amérique précolombienne), tandis que le patriarcat est né chez le Suédois et le Japonais, nomades, s’adonnant à la guerre (plaines du Caucase, steppe pontique).

De ces deux formes d’organisation sociale découlent des institutions, des traditions. Diop en a fait un tableau sommaire. Chez les uns on enterre les morts. Chez les autres on les brûle. Chez les uns l’homme apporte la dot. Chez les autres cette charge revient à la femme. Chez les uns la succession et la filiation se font par les femmes. Chez les autres la succession et la filiation se font par les hommes. Chez les uns le mari n’a aucun droit sur la femme et les enfants. Chez les autres le mari a droit de vie ou de mort sur la femme et les enfants, avec possibilité de les vendre. Chez les uns on observe un sens communautaire poussé. Chez les autres c’est l’individualisme qui est la règle. Chez les uns la morale est pacifiste et optimiste. Chez les autres la morale est pessimiste et guerrière, etc. Pris séparément, ces us et coutumes sont vécus comme des abominations par les peuples auxquels ils n’appartiennent pas.

De là découle une conclusion tout aussi nécessaire : le patriarcat ne peut se dissoudre, n’est point soluble, au sein d’une société matrilinéaire, et vice-versa. On comprend alors pourquoi une tentative de greffe fait nécessairement paraître des rejets. Ces rejets se manifestant dans tous les domaines de la vie, puisqu’il faut faire capituler le système social et politique préexistant, qui résiste.
 
Ainsi posé, il n’y a aucune raison de comprendre la démocratie comme d’essence indo-européenne, c’est-à-dire appartenant exclusivement à l’aire civilisationnelle albanaise, balte, celtique, germanique, grecque, iranienne, latine, scythe, slave, arménienne, etc., familles indo-européennes. Il faut qualifier celle dont nous sommes aujourd’hui victimes de démocratie patriarcale, ou plus évidemment de démocratie blanche. Elle est en quelque sorte l’expression évoluée, peut-être aboutie, de l’insatiable volonté de puissance du coureur des steppes. Sans doute, y-a-t-il dans les formulations que j’utilise des raisons de croire à quelque exagération de ma part, mais cette impression se réduit à la simple expression de notre morale qui diffère de celle des peuples indo-européens.
 
Si nous considérons par exemple le récit d’Hérodote au sujet des mœurs scythes, peuples nomades des steppes eurasiennes (Asie centrale, Europe), on comprendra pourquoi aucun indo-européen de nos jours ne s’empresse de revendiquer cette ancestralité-là, ni celle des Huns, des Ostrogoths, des Wisigoths, des Vandales, des Burgondes, des Gépides, des Taïfales, etc., nationalités renvoyant invariablement à l’idée qu’on se fait du barbare. Préférant au contraire se glorifier d’un patrimoine qui n’a rien à voir avec son berceau véritable, on se trouve à falsifier l’Histoire de l’Humanité en disputant à l’Africain tout le génie qui relève de ces traditions ancestrales.

La démocratie blanche constate le triomphe du plus fort. Elle est fondée sur l’autorité des hommes (les pères sont les citoyens) et s’inscrit dans une logique coutumière belliciste (Gauche-Droite/Extrême Gauche-Extrême Droite). Elle voit le pouvoir basculé d’un bord à l’autre, au gré des luttes, comme une chose à « conquérir », et s’exprime par la défaite et la victoire d’une partie de la société, toutes choses inconcevables au sein d’une tradition matrilinéaire comme celles des empires, royaumes, communes et villages africains.

Les institutions internationales actuelles émanent du même paradigme et montrent sans artifice le véritable visage de la démocratie blanche. Est-il besoin d’évoquer le scandale du Conseil de sécurité ? L’histoire d’Um Nyobé, le premier des Camerounais, comme celle de Patrice Lumumba, le premier des Congolais, fait voir que l’idée que nous nous faisons de la justice et de la force n’est pas celle que partagent les thuriféraires de la démocratie blanche.

Maintenant si vous cherchez une définition de ce qu’est la démocratie, vous ne verrez nulle part mentionnée l’Afrique, un peu comme si l’homme et la femme africains, dans leur tradition politique, ignore le gouvernement par la volonté populaire. La démocratie blanche se positionne donc dès l’origine comme quelque chose que nous aurions à apprendre de l’étranger, à gober de l’extérieur et à digérer. Deux ou trois Camerounais peuvent adorer le Camembert, c’est leur choix, mais le Camembert ne pourra jamais remplacer le Kòki et ses vertus digestives pour le bien-être de TOUS les Camerounais. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit lorsqu’on parle de la démocratie blanche et de sa propension à vouloir s’imposer comme unique modèle de gouvernement des peuples.

Cette volonté de puissance manifeste conduit à l’aliénation des peuples non-Blancs, à leur soumission totale, lorsqu’ils ne disparaissent pas tout simplement. Faut-il encore donner des exemples ? Au Cameroun, des villages entiers ont été rasés au contact de cette démocratie blanche dans les années 50 et 60. 50 ans plus tard, aucun rituel n’a eu lieu pour exorciser ces génocides. Au contraire, cette volonté de puissance (ou de nuisance) fait coïncider la démocratie blanche avec les fraudes, les parjures, les faux-semblants, les frustrations et les violences ouvertes auxquelles s’adonnent les béquilles endogènes qui soutiennent farouchement cette tradition étrangère.
 
Le terme « démocratie » d’étymologie grecque est dérangeant pour qui veut croire en l’Afrique et décrire la tradition politique de ce continent, car d’emblée il renvoie à une tradition exogène et fait croire qu’on parle toujours de la même chose peu importe l’endroit où l’on se trouve dès lors qu’on évoque « le pouvoir au peuple ». Il est toujours indiqué de rappeler que Benjamin Franklin, l’un des signataires de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, comme beaucoup d’autres de ses congénères, possédait en captivité des hommes, des femmes et des enfants Africains lorsqu’il signait ce document affirmant que « (…) tous les hommes sont créés égaux ; (…) dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés (…), etc. ».

Avec ce texte, comme d’autres de cette nature, on voit que le diable est niché dans le détail, non pas dans la grandiloquence des mots qui fait croire au paradis où l’on vit l’enfer, et ce détail fait toute la différence car rien de culturel n’est universel. C’est la raison pour laquelle il est déjà plus juste d’utiliser l’expression « démocratie noire » à l’éclosion de laquelle on trouve par exemple le Nguuru Ñëpp (Pouvoir de tous) de l’Afrique impériale mais aussi les Quilombos, les Palenques et des monuments historiques tel que l’Acte d’indépendance de la République d’Haïti déclamé le 1er janvier 1804 par Jean-Jacques Dessalines, soit quatorze ans après la mort de Benjamin Franklin, l'esclavagiste.

En Grèce, 16% de la population de la Cité athénienne participait aux décisions, ce qui ne fait pas même ¼ de la population totale; ce rôle étant dévolu aux seuls hommes détenteurs d’une citoyenneté (pouvant se perdre). Cette démocratie-là s’apparentait à une dictature de la majorité des citoyens constituant à vrai dire une minorité au sein de la population totale, car les femmes, les métèques et les esclaves étaient exclus de la vie politique.
Au Cameroun, en 2012, on estime la population citoyenne à 20 millions d’habitants. Sur ces 20 millions d’habitants, seul 4 millions, disent les officiels du gouvernement actuel, sont inscrits sur les listes électorales, soit 20% de la population totale. À supposer qu’il n’y ait aucune fraude lors des élections, ce qui est impossible, comment est-on arrivé à croire que 51% des suffrages exprimés par 20% de la population confère une légitimité, voire même une « majorité absolue », pour gouverner 100% de la population ? Quid des 80% restant ?

Voilà le système aberrant sur lequel on souhaite asseoir les piliers d’une nation digne de notre intelligence ? J’entends dire maintenant qu’il faut être majeur pour participer au vote. Je me demande d’où vient cette nouvelle astuce. Comme si la souffrance et l’incurie des politiques n’atteignaient que les majeurs ! On bégaie les coutumes des autres, oublieux que l’homme et la femme africains n’ont aucune décision d’importance qui n’engage la famille et la communauté dans son ensemble. L’Afrique a déjà répondu à cette question en structurant la société par classes d’âges d’hommes et de femmes nés au cours d’une période successive de trois ans, cette période pouvant être amendée, les membres de la classe intermédiaire entre les nouveaux (jeunes) et les anciens (vieux) étant systématiquement conviés pour participer à la prise de décisions concernant la société. La Charte de Kurukan Fuga est bien explicite à cet égard. (…)
 
A. Dibombari

Le 08/07/2012

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