16/07/2012 01:41:09
Le Meilleur Gouvernement des Peuples Noirs : L'Exemple du Cameroun
(…) C’est avec Leucippe, et surtout Démocrite, que la littérature européenne fait naître l’atomisme. Georges J. M. James a déjà montré que Démocrite s’est inspiré de la tradition philosophique des anciens Africains pour élaborer ses démonstrations sur l’atome...
Par Amenhemhat Dibombari
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 (…) C’est avec Leucippe, et surtout Démocrite, que la littérature européenne fait naître l’atomisme. Georges J. M. James a déjà montré que Démocrite s’est inspiré de la tradition philosophique des anciens Africains pour élaborer ses démonstrations sur l’atome. Du reste, le terme atome résulté de l’atomos des Grecs provient du mot « Atoum » employé par les anciens Africains pour décrire le démiurge de la cosmogonie héliopolitaine, Celui-là même qui, semblable à l’Eyô de la tradition Mvêt, se tient à l’origine de toutes choses.

Masque africain       Souvent, lorsqu’on étudie les cosmogonies africaines, on tarde à considérer qu’il s’agit en réalité de savoir scientifique traduit dans un langage imagé et que cela est parfaitement concevable dans le contexte de la transmission de ce savoir endogène. La raison de ce « retard » est l’influence reconnue des religions extra-africaines qui nous enseignent que science n’est pas religion. Or, il se trouve que dans l’Afrique éternelle, science et religion désignent une seule et même réalité.

       Vous devrez toujours considérer une approche originale fondée sur la connaissance des textes eux-mêmes et le jeu permanent que ces textes anciens entretiennent avec la réalité objective, c’est-à-dire scientifique. « Quoiqu’il en soit, a dit Diop, nous voyons combien ces doctrines anciennes de l’Afrique sont précieuses pour l’archéologie de la pensée africaine, et ne serait-ce que pour cela, leur étude sera toujours indispensable au penseur africain, s’il veut bâtir une tradition intellectuelle à partir du terrain historique [1] ».

       Voyons maintenant comment nos doctrines religieuses, c’est-à-dire scientifiques, traduisent l’architecture du gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple.

       C’est avec Montesquieu que la plupart des politologues fait apparaître le nécessaire équilibre entre les trois pouvoirs, à savoir le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. En réalité, Montesquieu n’a fait que recycler une pensée bien ordinaire en Afrique qui fonde le pouvoir idéal dans la figure d’un triangle rectangle isocèle. Ce triangle dont j’ai déjà abondamment parlé, avec l’exigence des proportions et de l’équilibre qui le distingue de tous les autres triangles, est la parfaite figure du renouvellement des naissances ou Uhem Mesut.

      Au Livre XI de L’Esprit des Lois, Montesquieu dit : « c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser (…) pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Cette vision ou conception du pouvoir diffère de la nôtre car, pour nous, le pouvoir est à considérer dans une totalité et ne doit souffrir d’aucune contrariété, d’aucune opposition, d’aucun « arrêt », voilà pourquoi, selon nous, il faut davantage mettre l’emphase sur la constitution, la naissance, de ce pouvoir, et non pas sur les manifestations visibles du pouvoir constitué, qui peut être illégitime.

      Le Cameroun de nos jours dispose de toutes les institutions énoncées dans la formule de Montesquieu, mais le peuple n’est jamais au rendez-vous. Comme on l’a montré, cette absence du peuple est structurelle, peut-être même culturelle, et ne pourra jamais être comblée par les institutions émanant de la démocratie blanche. Ce qui montre bien que l’effort ne doit pas être mis dans la multiplication des institutions, mais dans la mobilisation de tout le peuple, car en réalité c’est le peuple ensemble qui constitue le Pouvoir. Le Pouvoir, c’est-à-dire le Peuple, ne peut pas s’abuser lui-même, ni s’arrêter lui-même. Le prélude d’un tel pouvoir est déjà présent sous l’Arbre à Palabres, où il n’existe ni majorité, ni opposition, ni urnes, ni isoloir, ni rien de ce genre, pourtant il n’est point question d’abus, de tyrannie, de dictature, etc., dans un tel système.

       Comment élever ce système préexistant dans les familles ancestrales, peuples du Cameroun, au sommet d’une Nation qui doit renaître ?

       Débutons par un énoncé qui plante le décor. « Le matriarcat, disent Saliou Kanji et Fatou Camara, constitue un système social, politique, juridique en vertu duquel, chez certains peuples, les femmes donnent leur nom aux enfants, ont une autorité prépondérante dans la famille et exercent des fonctions politiques dans l’organisation sociale, une définition qui reflète tout à fait la situation de la quasi-totalité des peuples noirs quand ils n’étaient pas sous domination sémite ou indo-européenne. Pour préférable qu’elle soit, cette définition est tout de même incomplète, car il nous semble que le critère décisif pour juger de la nature d’un système d’organisation politique et sociale est celui de la source du pouvoir. C’est ainsi que si l’on peut qualifier un système de patriarcal, c’est parce que la source de tout pouvoir dans cette société est d’origine masculine. C’est l’exact opposé dans une société matriarcale, ce qui ne veut pas dire qu’une société qui porte l’élément mâle au sommet de sa pyramide sera structurée de la même manière qu’une formation où c’est la femme qui est mise en avant.[2] ».

       Le matriarcat, système politique qui a fait ses preuves partout où l’Afrique noire s’est librement exprimée, demande à être actualisé. Pour ce faire, nous recommandons d’orienter nos efforts vers la reconstitution d’une confédération africaine. Une attention particulière doit être portée sur la géographie de cette nouvelle nation, car c’est encore l’occasion de se traiter de « nordistes » ou de « sudistes » là où une analyse, même superficielle, permet de voir que ceci n’exprime en réalité qu’une opinion coloniale qui s’est ajoutée dans la vision que nous avons de nous-mêmes. Création des Arabes pour les uns, et des Européens pour les autres, l’aspect colonial de cette conflictualité est perceptible de tous les côtés. Pour ma part, je suis incapable de dire où commence le Nord et fini le Sud, ou l’inverse. On est toujours le Sud de quelqu’un et le Nord de quelqu’un. Ce qui montre bien qu’il y a dans cette manière de s’apostropher une arrière-pensée insidieuse et préjudiciable pour l’intégrité de nos familles.

       Puisqu’il faut gommer les occasions de stigmatiser l’autre, qui est en réalité nous-mêmes, à cette géographie belliciste (nord/sud, est/ouest), il faut substituer une géographie conforme à l’idée que nos Ancêtres se font d’un territoire. En effet, celui-ci est systématiquement comparé au corps humain lui-même. L’exemple le plus éloquent est dans la configuration politique de la Confédération des familles nilotiques et l’exemple qu’elles nous donnent du corps parfait d’Osiris.

       Au Nord nous préférons la Tête du Pays (la Sagesse), au Centre nous préférons le Ventre du Pays (l’Abondance), et au Sud nous préférons les Jambes du Pays (la Force). Nous trouvons ainsi constitué les trois Maisons qui doivent donner corps à cette nouvelle Nation. Ces Maisons sont formées par des provinces. Les provinces sont formées par des départements. Les départements sont formés par des communes. Les communes sont formées par des villages. Les villages sont formés par des familles. Les familles sont formées par les pères, les mères et les enfants.

 Masque bamileké      Chacune de ces Maisons ayant une capitale déclarée ville sainte et siège temporel de ce Grand Dieu, à la Tête du Pays revient le siège de l’Éducation, au Ventre du Pays revient le siège du Bien-être, et aux Jambes du Pays reviennent le siège de la Sécurité. Par « siège », il faut entendre le lieu où seront fondées les temples ou institutions chargées de l’Éducation, du Bien-être et de la Sécurité. Les latitudes des frontières fédérales doivent être établies en fonction des affinités traditionnelles des familles du Cameroun.

       Nous distinguons deux types d’institutions : les institutions fédérales et les institutions régionales.
Les institutions fédérales comptent : le Conseil des Oncles, le Conseil des Mères et le Gouvernement fédéral. Les institutions régionales comptent : l’Assemblée des Oncles, l’Assemblée des Mères et le Gouvernement régional.
Elles se trouvent toutes d’inspiration matrilinéaire.

       Le Conseil des Oncles choisit l’Oncle du Pays. Le Conseil des Mères choisit la Mère du Pays, et le Gouvernement fédéral est conduit par l’Enfant du Pays. De la même manière, l’Assemblée des Oncles choisit l’Oncle de la Maison, l’Assemblée des Mères choisit la Mère de la Maison, et le Gouvernement régional est conduit par l’Enfant de la Maison.

       Comment se fait le choix de l’Oncle du Pays ?

       La famille est constituée du père, de la mère et des enfants. Les familles désignent un chef de famille (c’est-à-dire un oncle maternel). Les oncles maternels, chefs de famille, constituent le Conseil du village. Le Conseil des oncles maternels du village désigne les représentants communaux, les représentants communaux, réunis au sein de la Chambre communale des oncles maternels, désignent les représentants départementaux. Les représentants départementaux, réunis au sein de la Chambre départementale des oncles maternels, désignent les représentants provinciaux. Les représentants provinciaux, réunis au sein de la Chambre provinciale des oncles maternels, désignent les représentants régionaux.

       Les représentants régionaux forment l’Assemblée régionale des Oncles de la Maison. L’Assemblée régionale choisit l’Oncle de la Maison et les Délégués Fédéraux. Les Délégués Fédéraux issus des trois Maisons et réunis au sein du Conseil des Oncles (niveau fédéral) choisissent l’Oncle du Pays. L’Oncle du Pays est dans la figure d’Osiris. Il peut être originaire de la Tête, du Ventre ou des Jambes du Pays. L’origine de l’Oncle du Pays est établie en fonction de l’origine de la famille de sa mère.

      Comment se fait le choix de la Mère du Pays ?

      La famille est constituée du père, de la mère et des enfants. Les mères de familles, réunies au sein du Conseil des mères d’une même famille, désignent une représentante des mères de la famille, le nombre de représentantes variant en fonction du nombre de mères issues d’une même famille. Le Conseil des mères choisit les représentantes du village. Les représentantes du village, réunies au sein du Conseil des mères du village, choisissent les représentantes de la commune. Les représentantes de la commune, réunies au sein de la Chambre communale des mères, choisissent les représentantes départementales. Les représentantes départementales, réunies au sein de la Chambre départementale des mères, choisissent les représentantes provinciales. Les représentantes provinciales, réunies au sein de la Chambre provinciale des mères, choisissent les représentantes régionales.

      Les représentantes régionales forment l’Assemblée régionale des Mères de la Maison. L’Assemblée régionale des Mères de la Maison choisit la Mère de la Maison et les Déléguées Fédérales. Les Déléguées Fédérales issues des trois Maisons et réunies au sein du Conseil des Mères (niveau fédéral) choisissent la Mère du Pays. La Mère du Pays est dans la figure d’Isis. Elle peut être originaire de la Tête, du Ventre ou des Jambes du Pays. L’origine de la Mère du Pays est établie en fonction de l’origine de la famille de sa mère.

     Comment se fait le choix de l’Enfant du Pays et de l’Enfant de la Maison, c’est-à-dire l’enfant de sexe masculin ou féminin, Chef du Gouvernement fédéral ou régional ?

Masque bamilieké     Chaque village, dans un intervalle de trois ans, et pour chaque génération de 12 à 15 ans, organisent des concours dans les établissements scolaires. Ces concours servent à l’inscription au sein des établissements régionaux. Le cursus au sein de ces établissements étant essentiellement initiatique, les meilleurs parmi ceux qui font le choix d’une carrière politique, filles comme garçons, en fonction de critères prédéfinis, sont retenus par le Corps éducatif régional. Celui-ci se charge, après validation des tempéraments et des aptitudes, et en fonction des besoins de la région et de la Nation, d’orienter les jeunes étudiants vers le Grand Temple (universités fédérales) ou le Petit Temple (universités régionales). Le Grand Temple est fondé à la Tête du Pays et trouve des annexes au sein des trois Maisons (Petit Temple). Le cursus du Grand Temple mettra essentiellement l’accent sur l’œcuménisme des traditions endogènes et formera l’élite fédérale, tandis que le Petit Temple insistera davantage sur les spécificités (atouts, besoins, etc.) de chaque Maison et formera l’élite régionale.

      L’Enfant du Pays est issu du Grand Temple (Un). L’Enfant de la Maison est issu du Petit Temple (Trois).

      Le choix de l’Enfant du Pays et de l’Enfant de la Maison revient aux deux Conseils fédéraux, à savoir le Conseil des Oncles du Pays et le Conseil des Mères du Pays, formant le Grand Conseil. Ce choix est basé sur des critères prédéfinis.

       L’Enfant du Pays est dans la figure d’Horus. Il est le Héros du Pays et le représentant de ce Grand Dieu sur Terre, oint des huiles miraculeuses de la Connaissance dont il est le Gardien. Sa figure incarne l’Union de la Grande Maison, c'est-à-dire l'Union de la Tête, du Ventre et des Jambes du Pays. Cette Union est fondée sur la bonne intelligence des familles ancestrales et par le choix libre de leurs représentants. L’Enfant du Pays peut être originaire de la Tête, du Ventre ou des Jambes du Pays. L’origine de L’Enfant du Pays est établie en fonction de l’origine de la famille de sa mère.

      La Grande Assemblée, constituée de l’Assemblée des Oncles et de l’Assemblée des Mères, propose au Grand Conseil le choix de l’Enfant de la Maison qui l’avalise ou non. L’Enfant de la Maison, Chef du Gouvernement régional, est issu d’une famille de la Maison qu’il dirige. Il assume la délégation du pouvoir politique, administratif, judiciaire et religieux émanant de l’Enfant du Pays.

      L’Enfant du Pays reçoit son pouvoir du Grand Conseil. Celui-ci est seul à pouvoir le destituer. L’Enfant de la Maison reçoit son pouvoir du Grand Conseil. Il est également seul à pouvoir le destituer.

      L’Oncle du Pays, à la tête du Conseil des Oncles, l’Enfant du Pays, Chef du Gouvernement fédéral et la Mère du Pays, à la tête du Conseil des Mères, jouissent d’un mandat à durée indéterminée. Cette règle s’applique également au niveau régional avec l’Oncle de la Maison, la Mère de la Maison et l’Enfant de la Maison. La durée du mandat des Oncles et des Enfants est liée à celle du mandat de la Mère, car seuls les décès ou empêchement de la Mère, qu’elle soit du Pays ou de la Maison, entraîne un renouvellement au sein des trois institutions.

      Ces trois personnages sont strictement issus de familles différentes au niveau régional, et de Maisons différentes au niveau fédéral.

      Comment s’organise la succession au sein des institutions régionales et fédérales ?

      D’abord, le Conseil des Mères désigne la nouvelle Mère du Pays. Trois mois plus tard, le Conseil des Oncles désigne le nouvel Oncle du Pays. Trois mois plus tard, les deux Conseils, qui forment le Grand Conseil, désignent le nouvel Enfant du Pays. Ce processus dure neuf mois.

      Le décès ou l’empêchement de l’Oncle du Pays entraîne un renouvellement de la figure de l’Oncle à partir du Conseil des Oncles. Il est toujours originaire de la Maison de l’Oncle du Pays précédent.

      Le décès ou l’empêchement de l’Enfant du Pays entraîne un renouvellement de la figure de l’Enfant du Pays par le Grand Conseil. Il est toujours originaire de la Maison de l’Enfant du Pays précédent.

      Seuls les décès et empêchement de la Mère du Pays entraînent un changement ou une rotation sur l’origine régionale (Maison) de la Mère du Pays, de l’Oncle du Pays et de l’Enfant du Pays. Ainsi, sont-ils toujours issus des trois Maisons et forment ensemble la Sainte Famille. La Mère est la clé de voûte de ce système matrilinéaire, l’institution sur laquelle tout entier il repose. Un tel système est valable pour tous les peuples noirs si l'on fait référence aux fractales qui permettent de bâtir l'édifice politique continental (…).

 Par A. Dibombari, le 15 juillet 2012

 [1] Cheikh Anta Diop, Civilisation ou Barbarie, p. 405.
[2] Saliou S.M Kanji, Fatou K. Camara, L’Union matrimoniale dans la Tradition des peuples noirs, p.25.

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