27/04/2009 18:44:00
Détournement: Biyitti déballe tout
Il évoque le climat actuel au Mincom et lève un pan de voile sur sa personne.
Le Messager
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Monsieur le ministre, vous habitez le camp Sic Mendong, dans un cadre étroit et modeste. Est-ce digne d’une République ?


Il n’y a pas de mal à cela. Je suis arrivé ici il y a une vingtaine d’années. Et je me plais toujours à dire que lorsqu’il y’aura un maire à Mendong, je serai le premier à l’être. Je suis arrivé ici en 1990. Il n’y avait pas encore grand monde dans ce quartier. Dans le grand immeuble d’en face, il n’y avait même pas un chat. Votre question se pose effectivement par d’autres personnes.

Deux semaines après mon entrée au gouvernement, on a dit à mon épouse à la sortie du culte qu’on a appris que nous habitons déjà Bastos. Mon épouse a rassuré son interlocuteur, en lui disant que nous sommes toujours à Mendong. Je n’ai pas voulu que ma fonction de ministre me change. J’ai gardé tous mes numéros de téléphone. Je ne peux pas fuir le peuple. Au contraire, je dois rester parmi ce peuple pour le sentir. Parce que je suis à son service.

Vous êtes au devant de la scène à cause d’une affaire de gestion des fonds alloués par la présidence de la République pour la couverture médiatique de la récente visite du Pape au Cameroun. Il y a eu beaucoup de contradictions et de polémiques sur le montant total de ces fonds. Quelle était la somme exacte de l’enveloppe reçue par vos services et quel usage en avez-vous fait ?

Je ne sais pas pourquoi on tient compte de tous ces montants que des gens non qualifiés balancent dans la presse depuis si longtemps. La première fois que la question m’a été posée, c’était au cours d’une émission à Canal 2, lorsque j’étais en tournée à Douala. J’ai dit et je le répète, que le chef de l’Etat a ordonné le déblocage de 770 (sept cent soixante dix) millions Fcfa pour la préparation de la couverture de la visite du Pape au Cameroun. Cet argent est parvenu en quatre tranches au ministre de la Communication que je suis, et qui devait le répartir.

La première tranche est arrivée jeudi 26 février 2009 en milieu d’après-midi. C’était 250 millions Fcfa, qui me sont arrivés dans un sac porté par deux ou trois gaillards. La deuxième tranche, toujours de 250 millions Fcfa, est arrivée le lendemain. La troisième tranche, 200 millions Fcfa, est arrivée le 4 mars 2009. La quatrième et dernière tranche, exclusivement consacrée à la location des écrans géants, est arrivée une semaine avant l’arrivée du Pape. C’est-à-dire le 10 mars. Elle était de 70 millions Fcfa. Lorsqu’on fait le total, on est à 770 Fcfa millions.

Comment avez-vous réparti cet argent ?

La Crtv a reçu 450 millions Fcfa. La Camtel qui devait nous aider au niveau de l’apport de la fibre optique a reçu 140 millions Fcfa. La Sopecam, société éditrice de Cameroon Tribune, a reçu 40 millions Fcfa. Le ministère de la Communication a reçu 140 millions Fcfa dont les 70 millions Fcfa que je signalais tout à l’heure, et qui constitue la cagnotte réservée à la location des écrans géants. Voilà, il n’y a pas d’autre vérité. La vérité de ce chiffre ne peut sortir que de ma bouche. Je l’ai déjà sortie mille et une fois, mais on revient toujours sur la même question.

On constate que la presse dite privée n’a rien reçu de ces fonds pourtant destinés à la couverture médiatique de la visite papale. Doit-on comprendre que cette presse n’est pas prise en considération par celui qui a ordonné le déblocage de cette allocation spéciale, et par vous-même, ministre de la Communication ?

Ce qui a été fait avec ces fonds a servi aussi bien à la presse à capitaux privés qu’à la presse à capitaux publics. Le centre de presse public n’était pas interdit à la presse privée. Au contraire ! Le dîner de presse était ouvert à tous les médias. Je dirai même que le Cameroun tout entier en a profité. J’entends certaines langues dire que la visite du Pape nous a coûté trop cher. Quand vous recevez quelqu’un, vous faîtes quand même attention. Vous voyez si vous n’avez pas des verres dépareillés, etc. Et quand vous achetez ces verres, votre invité ne va pas les emporter avec lui à la fin de la visite. Ça reste votre patrimoine.

Revenons en aux médias à capitaux privés qui ont été lésés dans votre répartition. Pourquoi n’ont-ils pas aussi bénéficié de l’argent en espèces, au même titre que les médias à capitaux publics, pour assurer une couverture optimale de cet événement d’envergure ? Pensez-vous qu’ils n’en avaient pas besoin ?

Ce que je dois vous dire, c’est que à cette époque, nous avions beaucoup de mal déjà...Vous vous rendez compte que c’est le 26 février que la première tranche est arrivée. Cela se passe un mois de février d’une année qui n’est pas bissextile. C’est-à-dire que ce mois n’a que 28 jours. Donc, on était très en retard. Cela dit, j’ai déjà fait mon mea culpa à la presse à capitaux privés, en lui expliquant que dans quelques jours, nous allons encore distribuer l’aide à la presse privée. J’ai mis la pression sur mes collaborateurs pour mettre en route ce dossier-là.

On aimerait quand même savoir si vous avez tenu compte des besoins de cette presse privée dans le budget de couverture que vous avez soumis à la présidence de la République et qui a abouti au déblocage des fonds querellés.

Absolument. Mais ce que j’ai demandé, je ne l’ai pas obtenu. En plus, ce que j’ai reçu est arrivé, au compte goutte, à la dernière minute.

Si ce n’est pas indiscret, peut-on savoir combien vous avez demandé pour la couverture médiatique de la visite papale, et quelle proportion vous entendiez réserver aux médias à capitaux privés ?

J’ai demandé un milliard Fcfa. S’agissant de la part de la presse privée, je dirais que ce débat est derrière nous et il serait inutile d’en reparler. Nous en tirons toutes les leçons possibles. Regardons devant nous. Mais je dis à la presse publique et privée que je suis votre tuteur. J’ai aussi des griefs vis-à-vis de vous. La façon dont vous me traitez ne montre pas que vous me considérez comme votre tuteur. Vous me traitez avec une brutalité inimaginable. Jamais dans ce pays, je n’ai vu une campagne de presse de cette nature contre un ministre en exercice. Et c’est votre ministre que vous jetez en pâture comme ça, pour des faits non avérés.

Il se trouve pourtant que vous avez fait déposer 130 millions des 140 millions Fcfa que vous avez réservés au ministère de la Communication dans votre compte personnel à la Sgbc. Ce qui est condamné par la loi. D’où le soupçon de détournement de fonds publics qui pèse sur vous. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Je vous refais le film de l’opération. Nous sommes le 26 février 2009. Dans la matinée, je participe à un Conseil de cabinet présidé par le Premier ministre, chef du gouvernement. Le principal sujet à l’ordre du jour, c’est l’insécurité dans les édifices publics. A cette époque, on venait d’assister au cambriolage opéré à la Délégation générale à la Sûreté nationale, qui est un édifice gardé par la police. On venait aussi d’assister à un cambriolage au ministère de la Défense. Et le gouvernement s’est donc réuni autour de ces problèmes d’insécurité dans les édifices publics.

Dans l’après-midi de ce jour-là, j’attendais un chéquier du trésor, avec lequel je devais tirer des chèques à remettre aux différents acteurs, les médias publics, Camtel et autres. Au lieu de ce chéquier du trésor, c’est un sac d’argent contenant 250 millions Fcfa, que trois gaillards font entrer dans mon bureau. Nous sommes en fin d’après-midi du jeudi, 26 février 2009. Qu’est-ce que je fais ? J’appelle ceux qui ont une part dans cet argent, c’est-à-dire, la Crtv, la Camtel et la Sopecam, de venir rapidement. Cet argent n’a pas séjourné plus de 30 minutes dans mon bureau. J’ai d’ailleurs demandé à mes collaborateurs qui me l’ont apporté, si on les a vus entrer dans mon bureau avec un sac aussi gros. A titre anecdotique, le ministre délégué aux Finances m’a passé un coup de fil pour s’assurer que cet argent m’est parvenu.

Puis il m’a dit : “ Tu vois donc que, quand les gens disent qu’on a mis un milliard dans la malle arrière d’une voiture, ce n’est pas tout à fait ça ”. Ça dit ce que ça dit. Mais moi, je suis paniqué, dans le contexte que je vous ai décrit, par tant d’argent dans mon bureau. Ma volonté est de faire sortir cet argent rapidement, et de le sécuriser. Pour la partie de cet argent qui doit être gérée par le ministère de la Communication, je me demande où je dois la garder. J’appelle mon banquier, qui s’appelle M. Hamidou. C’est le responsable adjoint de la Sgbc Marché. Chacun peut aller le voir pour vérifier mes déclarations.

Je lui ai dit de me trouver un coffre-fort avec deux clés, dont l’une pour mon Dag, et l’autre pour eux là-bas à la banque. Ainsi, on pourra sécuriser les 70 millions Fcfa qu’on venait de m’apporter. Il me répond que la Sgbc n’offre pas ce service-là. Cette banque a l’avantage de se situer non loin de mon cabinet ministériel. Il me propose de mettre cet argent dans mon compte bancaire, à condition que je lui en dise l’origine et la destination. Là, il est question d’en apporter les justificatifs.

En dehors de votre compte personnel, n’y avait-il pas possibilité de virer cet argent dans un compte neutre, à défaut de celui du ministère de la Communication?

J’en profite pour rappeler aux Camerounais que depuis 2005, il est interdit aux départements ministériels d’ouvrir des comptes dans les banques commerciales. Je suis bien placé pour le savoir parce que j’étais secrétaire général de ministère à cette époque-là. Alors, où diable voulait-on que j’aille mettre cet argent-là ? Si je voulais le détourner, je serais allé cacher cet argent chez moi au village. Est-ce que la seule façon de détourner de l’argent, c’est d’aller le mettre à la banque ?

Et, ce n’est même pas moi qui ai effectué cette opération. J’ai envoyé mon directeur des affaires générales, madame Ndzié Chantal qui s’occupe des affaires financières. A ce moment-là, la difficulté que j’ai est la suivante : la lettre qui accompagne cet argent n’est pas encore dans mes services. Je le fais savoir au banquier qui me répond que je justifierai plus tard. Je lui dis, je te donne ma parole d’honneur, que c’est de l’argent qui va servir au Pape. La mention qui est mise sur le bordereau de versement, c’est “ versement par lui-même ”. Pourquoi ? Parce qu’il sait que je vais justifier, mais je ne l’ai pas encore fait. Le seul patron du banquier, c’est Thomas. Il veut voir de ses yeux les justificatifs avant de mettre autre chose. Et quand vous voyez le deuxième versement [60 millions de Cfa, Ndlr] qui intervient le 10 mars, il est mentionné “ versement pour l’arrivée du Pape ”. C’est écrit. Je vais le publier. D’ailleurs, j’ai décidé de publier mes relevés bancaires. Les gens cassent la tête aux Camerounais pour une affaire qui n’en est pas une.

Ce qui suscite tous ces commentaires, c’est déjà le fait de mettre de l’argent public dans un compte privé. C’est un délit !

J’ai mis de l’argent public dans un compte privé ? Oui ! Mais cet argent public dans mon compte privé porte la marque péremptoire que c’est de l’argent public, parce que c’est écrit, “ versement pour l’arrivée du Pape ”. Ça veut dire quoi ? S’il arrivait que je meure ce jour-là, mes ayants-droit n’auraient pas pu récupérer cet argent. Ils auraient eu à en expliquer la provenance.

Cet argument n’est pas valable pour la première partie du versement qui portait provisoirement la mention “ versement par moi-même ” !

Pas du tout ! Parce que j’avais promis les justificatifs au banquier qui les attendait. Depuis un certain nombre d’années, il est impossible de mettre plus de 5 millions Fcfa à la banque sans en justifier l’origine. Donc, le banquier savait que je venais avec les justificatifs. Et, verbalement, je lui avais déjà dit d’où venait cet argent et à quoi cela allait servir.

Peut-on savoir comment vous avez utilisé ces 130 millions Fcfa virés dans votre compte ?

J’ai le compte d’emploi que vous pouvez consulter si vous le voulez.

Avec pratiquement la moitié de cet argent, vous aurez accordé un marché de livraison des écrans géants à une société gabonaise. Mais pour beaucoup, il s’agirait d’une société fictive. Car, dans le même temps, une société camerounaise affirme avoir gagné ce marché, pour un montant dérisoire ; très en deçà de la somme qui est avancée par vos collaborateurs, qui auraient fait de la surfacturation, avec votre complicité. Qui a finalement gagné le marché des écrans géants et pour quel montant ?

J’ai lu dans un journal la photocopie d’une facture, d’une certaine société de droit camerounais [Gic Afric Images, dirigé par un Camerounais du nom de Joël Ewonde, Ndlr]. Cela n’a rien à y voir. Là également, je vais publier mes correspondances avec ma hiérarchie, relatives à ces écrans géants. Vous verrez que le 7 mars 2009, j’ai écrit à ma hiérarchie pour lui faire part des négociations avec la firme allemande CI Vidéo Rental Gmbh, qui est prête à nous placer deux écrans géants contre 350 912 000 Fcfa. Je trouve le chiffre assez fort. Mais, c’est la dernière proposition des Allemands.

Quelques jours après, par l’entremise de l’une de mes connaissances, l’artiste Seba Georges (maintenant, je suis prêt à me dévêtir, parce que les gens disent trop de bêtises sur Biyiti), me dit qu’à Libreville, il y a une société qui fait dans la location de la sonorisation et des écrans géants. Je vais t’aider à entrer en contact avec eux. Et il appelle effectivement un monsieur Manyanga avec qui j’entre en contact. Et ce monsieur Manyanga me dit qu’il peut me fournir 4 écrans géants à 70 millions Fcfa tout compris, et même le transport par avion. Nous sommes à une semaine de l’arrivée du Pape. Il faut faire vite. Les gens ne se représentent pas le contexte dans l’obligation de résultat. C’est la guerre. Je dois la gagner. J’écris donc à ma hiérarchie le 9 mars pour lui présenter cette proposition qui vient du Gabon, et qui est très abordable. D’autant plus que le Gabon n’est pas très loin, par rapport aux écrans qui viendraient d’Allemagne.

Et M. Manyanga exige 50% de son dû pour s’engager. L’argent est disponible dans mon compte. Je consulte mon banquier pour lui faire un transfert d’argent. Il me présente les formalités à remplir et je constate que je ne peux pas y arriver. Monsieur Manyanga est disposé à venir chercher son argent ici au Cameroun. Mais les 50% qu’il exige, représentent 35 millions Fcfa, c’est beaucoup d’argent. J’appelle l’ambassadeur du Cameroun au Gabon, qui me déconseille cette démarche consistant à donner de l’argent à quelqu’un dont je ne connais pas la société. Il me demande de mettre un de mes collaborateurs en mission au Gabon pour voir sur place ce que fait cette société. J’envisage donc une opération kamikaze. C’est-à-dire, on prend de l’argent dans un sac, on apporte ça chez ces gens là ; ils nous mettent les écrans géants dans l’avion et on en finit.

Le collaborateur que vous choisissez pour cette mission n’aurait pas le profil, selon certains cadres de votre ministère, qui estiment que vous avez fait confiance à quelqu’un que vous pouvez facilement manipuler et embarquer dans des transactions pas transparentes. Qu’en dites-vous ?

Quand l’ambassadeur me demande de lui donner le nom de mon collaborateur qui arrive au Gabon pour cette mission-là, je pense d’abord à Monsieur Kaptché Simo, qui est le chef de service du budget, et donc, habitué aux affaires d’argent. Mais celui-ci n’a pas de passeport. J’ai un autre collaborateur, un gars très sérieux, Coco Simo à qui je confie cette mission, puisqu’il a un passeport valide. Pour faire vite, l’ambassadeur du Cameroun au Gabon lui achète un billet d’avion en prépaid.

Quant à moi, je vais prendre 35 millions Fcfa à la banque. On peut suivre ça à la trace sur mon compte bancaire. Etant donné que ce voyage n’était pas prévu dans le budget, je demande à mon directeur des affaires générales de prendre sur une caisse d’avance, je crois de la médiascopie, 500 mille Fcfa et de les donner à M. Coco comme frais de mission ; de lui remettre ensuite 240 mille Fcfa pour le remboursement du billet d’avion à l’ambassadeur du Cameroun à Libreville ; de donner 100 mille Fcfa à mon chauffeur parce que j’ai mis ma propre voiture en route ; de donner 100 mille Fcfa à mon garde de corps. Tout cela constitue les frais de missions et j’y ajoute les frais de risques. Je lui demande aussi de débloquer 60 mille Fcfa comme forfait carburant. C’est ainsi que dans la soirée, la voiture prend la route de Douala où le départ du vol était prévu.

Et quelques jours après, les écrans géants étaient débarqués à l’aéroport. Ensuite, j’ai délivré 14 accréditations aux techniciens gabonais conduits par M. Manyanga lui-même. J’ai demandé ces accréditations le 14 mars 2009 à ma hiérarchie, pour qu’ils puissent faire sereinement leur travail qui s’est achevé le 20 mars 2009. Ce jour là, M. Manyanga a perçu son reliquat de 35 millions Fcfa. Lors de la décharge, j’exige qu’il me laisse la photocopie de son passeport. Ce qu’il fait. Voilà donc comment j’ai géré cet argent. Mais à écouter ce qu’on raconte à propos, je n’en crois pas mes oreilles.

Vous avez été auditionné par le directeur de la police judiciaire à Yaoundé et par le procureur de la République près le tribunal de grande instance du Mfoundi. Que vous reproche-t-on ?

On me demande pourquoi j’ai mis de l’argent public dans un compte privé. Et j’explique. C’est la principale question jusque-là. Mais je voudrais retourner cette question à mes accusateurs, dites-moi où je devais mettre cet argent ? Vous vouliez que je mette cet argent chez moi à Mendong, qui n’est pas suffisamment gardé, pour qu’on vienne trucider mes enfants avant de le voler ? Dans ce cas, on aurait même dit que j’ai détourné de l’argent en simulant un coup de vol.

Au ministère où je n’ai pas de coffre-fort, ce n’était pas prudent non plus, dans un contexte d’insécurité généralisée des édifices publics. Moi je suis ministre. C’est-à-dire, je prends mes responsabilités. Et si le chef de l’Etat avait pensé que j’étais une mauviette, il ne m’aurait pas mis là. J’ai pris ma décision. Je pense que c’est celle que je devais prendre à ce moment-là. La seule question qui vaille aujourd’hui la peine d’être posée, c’est de savoir, qu’est-ce que Biyiti a fait de cet argent ?

Pouvez-vous parier que le solde de votre compte avant le virement des fonds publics est resté le même après le départ du Pape ? N’y avez-vous pas retenu une somme pour vous-même. Autrement dit, pouvez-vous affirmer que vous n’avez pas porté le doigt à la bouche en gérant ces fonds ?

Cet argent est entré dans mon compte et en est ressorti dans un intervalle de trois semaines. J’ai 4 comptes bancaires. J’en publie les numéros demain (ce lundi 27 avril 2009). Dans les quatre comptes bancaires, il y avait dix millions cent trente-deux mille six cent vingt cinq (10 132 625) Fcfa. Après le départ du pape, il y avait dans ces comptes 10 306 020 francs Cfa (dix millions trois cent six mille vingt). Le Pape ne m’a pas enrichi. Il n’y a aucun argent que j’ai distrait. Je vais même vous faire une confidence. Seuls ma femme, mon garde de corps et mon chauffeur savent que du 14 au 18 mars 2009, j’ai pris une chambre au Hilton à mes frais pour être plus prêt des théâtres où j’avais à travailler, du centre de presse au Bois Sainte Anastasie en passant par mon bureau. J’ai demandé au Hilton de me produire la facture. Elle est de six cent trente-quatre mille (634 000) Fcfa. Je l’ai et je vais la publier.

Le jour où j’avais constaté que la sonorisation de la Crtv qu’on est allée acheter en Italie est déjà là, j’étais tellement content que j’ai donné 70 000 Fcfa aux techniciens qui essayaient ces équipements à la Crtv. C’était un samedi. Dois-je mettre cet argent dans les dépenses publiques liées à la couverture de la visite du Pape ? Je suis le ministre de la Communication. Je peux faire des choses. Je n’attends pas l’argent du Pape pour agir. Le chef de l’Etat me donne un budget de six milliards Fcfa que je gère rigoureusement. Est-ce compréhensible que j’attende l’argent du Pape pour me remplir les poches comme certains le prétendent ? Les gens sont entrain de monter de toutes pièces une machination grossière.

Certains de vos collaborateurs que nous avons rencontrés avant cet entretien disent que vous êtes très zélé et que vous les traitez avec du mépris. Est-ce un jugement trop dur ? Vous-y reconnaissez-vous ?

Dans le zèle oui ! Mais, le mépris, non ! Trois fois non !!! Je suis un homme qui respecte les autres. Vous avez sélectionné les personnes vers qui vous diriger. Je crois qu’il y en a d’autres aussi qui apprécient ce que je fais à sa juste valeur. Ils sont contents de la décision que j’ai prise [les récentes nominations au Mincom, Ndlr]. Mais devant leurs chefs, ils n’osent pas se prononcer. J’aime que les choses avancent. Je suis aussi pour l’équité, la justice.

Il se dit que vous avez tiré un ancien cadre du ministère de sa retraite pour venir gérer ces fonds destinés à la couverture médiatique de la visite du Pape, alors qu’au ministère il y a bien des personnes compétentes pour cela. Qu’en est-il exactement ?

Voilà un exemple patent de la désinformation qui sévit au ministère. Avant que je n’arrive au ministère de la Communication, il avait été nommé par mes prédécesseurs, directeur des médias privés et de la publicité. L’année dernière, il a été atteint par la limite d’âge. Il n’est pas seul dans ce cas. D’autres directeurs dans les services centraux et dans les centres de presse sont atteints par la limite d’âge. J’ai fait des propositions pour le remplacement de tous les collaborateurs atteints par la limite d’âge.

Ces propositions de nomination ont été transmises le 5 janvier 2009 dans les services du Premier ministre pour visa. Je peux vous dire que, s’agissant des décrets, c’est le Premier ministre qui les signe. Avant de le faire, il les envoie pour visa à la Présidence. En ce qui concerne les textes que je suis habileté à signer, les services du Premier ministre mettent un visa et me les renvoient. C’est le cas pas exemple des arrêtés de nomination des directeurs et des chefs de service. Et ces arrêtés qui ont déjà reçu le visa des services du Premier ministre ont été publiés, dans l’attente de la signature des autres textes.

Vous vous rappelez qu’il y a quelques semaines, votre journal a titré à la Une : “ Les nominations de Biyiti Bi Essam rejetées à la présidence de la République ”. Je ne le savais pas. Je sais que c’est encore à l’étude là-bas. Je n’ai donc pas ressuscité Mvotto Obonou. Mais je voudrais que l’on retienne qu’il n’est pas le seul directeur des services centraux atteint par la limite d’âge. Seulement, le décret présidentiel devant le remplacer est encore attendu. On a d’ailleurs dit que c’est lui qui a géré les fonds du Pape. Lorsque vous regardez la répartition qui en a été faite, où apparaît le nom de ce monsieur ?

Comment appréciez-vous la procédure judiciaire en cours contre vous ?

Elle est prématurée. Voilà ce que je dirais tout simplement. D’ailleurs, la procédure judiciaire n’est pas encore déclenchée. Actuellement, on est encore dans les auditions et les enquêtes préliminaires au niveau de la police judiciaire.

Vous étiez déjà devant le procureur. A votre avis, qu’est-ce qui a manqué jusqu’ici dans la mise en place de ce feuilleton. Croyez-vous qu’il s’agit d’une judiciarisation précoce d’une affaire qui aurait due être d’abord administrative ?

Je ne suis pas juriste. Mais en toute logique, j’aurais imaginé que mes patrons me servent une demande d’explications, en me demandant pourquoi j’ai mis de l’argent public dans un compte privé. Je leur aurais expliqué ce qui s’est passé, comme je viens de le faire avec vous, et ils auraient décidé de la suite à donner à cette affaire, qui, de mon point de vue, est une faute administrative.

C’est une faute de gestion qui, en aucun cas, ne peut être assimilé à un délit ou à une intention délictuelle. Si la loi dit qu’il ne faille pas mettre de l’argent public dans un compte privé, vous savez qu’il y a la loi, mais il y a aussi l’esprit de cette loi. Et là, l’esprit de cette loi, c’est que cet argent doit être conservé pour servir l’intérêt public. Et je démontre que c’est ce que j’ai fait. On se croirait dans une comédie de Molière où on se trouve à expliquer une histoire où on n’a mis que sa bonne volonté.

Vous parlez d’une machination. Selon vous, que vous reprocheraient vos détracteurs, si vous en avez, tels que vous le laissez croire ?

On me reproche beaucoup de choses. D’aucuns trouvent que je suis trop rigoureux. Je vais vous raconter une anecdote. Quand je suis arrivé au ministère de la Communication en septembre 2007, nous étions en fin d’exercice budgétaire. J’ai pris la décision de responsabiliser tous mes directeurs. J’ai donné la signature comme on dit, à tous mes directeurs. En général, on n’a pas le souci du résultat dans les services publics.

Or, je suis quelqu’un qui a le souci du résultat. A la fin de l’année, je les ai appelés, pour leur demander ce qu’ils ont fait de la signature que je leur ai déléguée. Il n’y avait pas de résultats. Je m’en fous de la gloire. J’ai été nommé par décret du chef de l’Etat. Je leur ai retiré cette signature. Ce qui n’a pas été du goût de beaucoup.

Quel est votre état d’esprit après votre audition durant plus de 3 heures de temps à la direction de la police judiciaire, et ensuite, chez le procureur ?

Je suis toujours à rechercher le crime que j’ai commis. Si le chef de l’Etat conserve la haute confiance qu’il a placée en moi, je serai encore là, et présent à mon bureau aux mêmes jours et heures que d’habitude.

Vous êtes visiblement ébranlé par cette affaire. Pourtant nous avons lu dans un journal de la place que vous étiez serein, malgré tout. Le journaliste reprenait vos propos !

Tout à fait, je suis serein. Je n’ai tué personne. J’ai peut-être commis une faute de gestion en allant mettre de l’argent public dans un compte privé. Mais j’ai expliqué ce que j’ai fait de cet argent, et les gens ont vu les résultats. Je suis serein. Maintenant, il faut reconnaître que je suis justiciable. Et si la Justice de mon pays estime que j’ai commis un délit, je suis là. Je suis un citoyen ordinaire.

Pas tout à fait, monsieur le ministre. Vous avez une dizaine de téléphones portables pour vous tout seul. C’est assez extraordinaire ça ! Est-ce un signe extérieur de richesse ?


J’ai été secrétaire général du ministère des Postes et télécommunications, et de temps en temps, les opérateurs de téléphonie m’en offraient. Ce n’est pas un signe extérieur de richesse. C’est simplement que j’aime ça.

Vous auriez pu en offrir à votre tour, pour éviter d’être encombré de la sorte. Au fait, comment utilisez-vous tout ça ?

J’en ai offert. Mais laissez-moi aussi faire ce qui me plaît. Je ne sais pas qui ça dérange que j’aie trois, quatre, cinq téléphones et même plus, comme c’est le cas en ce moment.

Ça ne vous perturbe pas dans votre travail quotidien ?

Ils ne sonnent pas tous au même moment. Depuis que vous êtes là, ça a sonné combien de fois ?

Plus d’une dizaine de fois en moins d’une heure. Ce n’est pas beaucoup ?

Ah non ! (Rire). Le téléphone est un outil de travail et de distraction. Parmi mes téléphones, il y en a un qui a sa télévision. Je dois vous avouer que je suis très amoureux des nouvelles technologies. Je voudrais être quelqu’un qui vit pleinement la société de l’information. Et je peux vous dire que la première décision que j’ai prise en arrivant au ministère de la Communication, c’était d’y mettre la fibre optique. Et j’ai déjà demandé à la direction générale de Camtel de mettre la fibre optique à la maison de la communication que je vous invite à visiter.

Quelle est l’attitude de vos proches depuis le déclenchement de cette affaire de fonds destinés à la visite papale ?
Je reçois d’eux beaucoup d’encouragements. Mon e-mail est plein de messages. Je reçois aussi beaucoup de Sms. C’est un réconfort. Je peux vous en lire un. “ Bonjour ! Je t’envoie ce Sms pour un soutien moral. Je sais tout de même que, tu es aussi intelligent que Pythagore. (…) Tiens bon. ”.

Que disent vos collègues du gouvernement ?

Il y’en a qui me demandent ce qui se passe. Puis, ils sourient. Vous savez, chacun se retrouve chez le coiffeur. (Rires)

Quelle est votre feuille de route pour les mois à venir ?

Je vais vous la faire tenir. Déjà, je peux dire en résumé que nous allons inaugurer très prochainement le centre de presse qui est un bijou architectural. Nous allons également accélérer le déblocage de l’aide publique à la communication privée.

Le montant de cette aide est jugé minable par certains patrons de presse qui l’ont toujours boudée. Ils se plaignent aussi de la répartition complaisante de cette modeste enveloppe qui fait la part belle à ces titres qui apparaissent de façon sporadique dans les kiosques, et surtout, à l’approche du partage de cet argent.
C’est vrai que l’aide publique à la presse fait l’objet de critiques diverses. C’est très important que vous voyiez un peu ma feuille de route, qui prévoit la révision à la hausse de cette enveloppe pour l’année 2009.

Nous entendons aussi être plus rigoureux dans la sélection des bénéficiaires. Je discute beaucoup avec la presse privée pour qui j’ai de la considération. D’où ma récente tournée auprès de ces entreprises à Douala. Je pense très sérieusement à d’autres formes de financement des activités médiatiques, notamment la mise sur pied d’un fonds de développement des activités médiatiques. J’en ai discuté avec ces patrons de presse privée lors de ma tournée. La publicité et bien d’autres activités génèrent beaucoup de revenus. Nous pensons qu’au lieu que tous ces revenus y compris les taxes qui sont générées, soient totalement mis dans la caisse unique de l’Etat, il convient qu’on ait une partie pour aider à soutenir le développement de ces médias.

Un vœu ou dernier mot pour conclure cette interview, monsieur le Ministre ?

Je souhaite que cette campagne, ce lynchage, qui a été déclenché pour une raison que je ne connais pas, prenne fin. Et que nous nous remettions au travail. Nous sommes là pour apporter notre contribution à l’œuvre de redressement du Cameroun. Nous sommes en train de sortir d’une crise qui a duré près de vingt ans. Il y’en a une autre qui est là en ce moment.

Nous devons perdre le moins de temps possible à faire de fausses querelles. Ce qui m’inquiète, c’est que parfois, certains Camerounais pensent qu’on peut développer le pays sans travailler. Et cette frange de la population, qui pense qu’on peut se développer en dormant, est assez importante. C’est ce qui nous vaut aujourd’hui d’attendre que les Thaïlandais nous envoient le riz alors que nous avons des terres, des marécages. Je dis trêve de balivernes. Remettons nous au travail !

Marie-Noelle Nguichi

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