24/07/2012 14:49:11
Fame Ndongo contre Marafa Hamidou Yaya
Le pouvoir voit la subversion  dans les actes les plus anodins et les plus légitimes. Il a peur de toute expression libre qui fait pourtant la vitalité d’une nation et en prépare l’avenir. Il devient comme cet homme des Ecritures que son imagination  gouverne et assiège : « Le Paresseux s’est dit : « Il y a un lion dehors, je serai tué au milieu des rues »
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Jacques Fame Ndongo

La publication des lettres de M. Marafa a provoqué la montée aux créneaux du Secrétaire national à la Communication du Rdpc,  M. Fame Ndongo, qui a entrepris ce qu’il nomme « l’autopsie de la littérature épistolaire du camarade Marafa ». Autopsiant, l’homme ironise de bon cœur ; il énumère des écrivains dont la correspondance rassemble quelques belles pages de la littérature française, pour conclure qu’il trouve en comparaison l’écriture de M. Marafa   « rigide, sèche, voire arithmétique ».  Mais l’ironie n’est pas sa seule arme, il a aussi la dent dure ; ainsi, par exemple, qualifie-t-il les propos de l’ancien patron du MINATD de « reniements aussi loufoques que machiavéliques et spectaculaires ».

En plus des crimes dont on l’accuse et  qui l’ont contraint à délaisser les douceurs habituelles des hommes de sa condition pour la prison de Kondengui, puis pour le Sed, M. Marafa en aurait commis quelques autres, au premier rang desquels, semble-t-il, celui de « tenir la dragée haute au président de la république ». Contre cet ingrat que M. Biya « a politiquement hissé au firmament, il y a 20 ans », M. Fame Ndongo invoque le « devoir de réserve »

C’est un mauvais  prétexte et M. Marafa s’en était expliqué par avance  : il avait pris soin d’attendre d’être hors du gouvernement pour s’exprimer publiquement (… ayant recouvré ma liberté de parole car n’étant plus tenu par une quelconque obligation de solidarité ou de réserve, je puisse exposer, échanger et partager avec tous nos compatriotes mes idées et mes réflexions que je vous réservais en toute exclusivité ou que je ne développais qu’au cours des réunions à huis clos.. Marafa Hamidou Yaya, lettre n°1).  Si, pendant qu’il est en poste il lui semble qu’on ne fait pas cas de ses propositions, et s’il doit  encore choisir le silence alors qu’il n’est plus en poste, à quel moment M. Marafa est-il donc encore un citoyen ?

Quant au contenu, si M. Marafa avait trahi un secret d’Etat au fil de ses lettres, l’autorité publique  n’aurait pas attendu les allusions de M. Fame Ndongo pour poursuivre le fautif sous ce motif aussi. D’ailleurs, le lecteur de M. Fame Ndongo  devine  que M. Marafa est moins coupable d’avoir lésé un quelconque devoir de réserve que de transgresser la loi du silence du Milieu. Aussi, ce n’est plus celui qui a désormais franchi le rubicon qui est visé : l’ironie et la colère du secrétaire national à la Communication du Rdpc sont un avertissement à tout Rdpciste visité par le scrupule de lever un pan de voile sur les turpitudes de l’Etat-Rdpc.

Un autre crime, selon M. Fame Ndongo, est que M. Marafa fait partie de ceux qui choisissent « une politique conflictuelle et haineuse ». Lisons : « Bien que le président Paul Biya conduise une politique de rassemblement, de concorde et de démocratie, apaisée, il semble que d’aucuns préfèrent une politique conflictuelle et haineuse ».

Apaisée ! Le mot est jeté. C’est à se demander si l’on peut encore tenir un propos sérieux, hors des flagorneries et autres motions de soutien, sur la façon dont le président de la République gère le pays sans être accusé d’attenter à la paix. Voici  donc l’ancien patron du Minatd compté parmi les artisans de la déstabilisation des institutions et sur sa tête comme la menace d’un nouveau chef d’inculpation servi au public selon les règles de l’art. Etant donné que le thème de la paix procède désormais de la méthode Coué dans ce pays, à tous ceux  qui semblent  voir des conflits partout et qui feignent d’ignorer d’où ceux-ci tiennent leur cause  je dis ceci : il y a une poignée d’hommes et de femmes au Cameroun qui décident de tout, circulent entre leurs riches demeures, leurs voitures climatisées, leurs bureaux climatisés et leurs réceptions dans des grands salons ; ces gens ignorent les conflits que les Camerounais vivent à chaque minute pour la subsistance, pour l’emploi, pour les soins de santé, pour la scolarité des enfants et y compris pour la simple eau potable dont l’accès impossible à de nombreuses familles est cause, notamment, de la mortalité infantile. La liste, évidemment, n’est pas exhaustive.

Je puis assurer à tous ceux-là que M. Marafa aura beau « vitupéré » (terme de M. Fame Ndongo), ses lettres ne seront que des amusements à côté des conflits que des millions de nos compatriotes doivent gérer alors que leur en sont refusés les moyens. Ils ne sont donc pas en paix et  ce n’est pas de leur servir tapageusement le mot qui y changera quoi que ce soit. J’ajoute que  M. Biya est tout de même le maçon que les  Camerounais attendent au pied du mur de leurs difficultés depuis trente ans, ayant espéré à son avènement en 1982 qu’il leur donnera la paix qu’ils ne demandaient qu’à lui rendre au centuple.

Jacques Fame NdongoConvaincu que « le style c’est l’homme », M. Fame Ndongo assène son style, sans pitié pour le lecteur de sa prose,  « à l’aune de trois articulations » (sic).  A l’aune de l’articulation  « discipline du Rdpc », il invoque deux arguments qui aboutissent à ceci que l’ex-ministre de l’administration territoriale devrait désormais être considéré comme un quidam quelconque poursuivi par la justice et non plus comme un membre du Rdpc, même si pour la forme il le gratifie d’un « camarade Marafa» qui ressemble fort à l’étreinte de Néron. L’on rappelle à l’égaré qu’en tant que membre du Bureau politique il est « chargé d’assister le Président National du Rdpc (S.E. Paul Biya) dans la conduite des affaires du parti en dehors des réunions du Comité central (article 26, alinéa 1 des Statuts) ».

En effet, bien que l’article 17 des statuts stipule que le Bureau politique est avec le Congrès et le Comité central l’une des trois instances dirigeantes du Rdpc, ce même Bureau politique est curieusement ravalé au rang d’assistant du Président national dans l’article 26. Que cela soit au rebours de la bonne pratique dans la plupart des partis n’arrête donc pas le secrétaire national à la Communication qui brandit cet argument pour exiger qu’un dirigeant du parti se taise. Le Bureau politique, en d’autres lieux et comme son nom l’indique, est l’organe au sein duquel l’on  conçoit et organise la politique d’un parti, par la mise en œuvre des propositions, à travers le débat et parfois dans l’âpre confrontation des idées. Assistant du Président national du Rdpc qu’il refuse d’assister à présent,  rabatteur d’électeurs dans la partie septentrionale du pays pour le compte du Président national et le voici qui annonce son propre projet de société, M. Marafa se serait mis de lui-même hors du Rdpc en renonçant aux rôles glorieux qui furent les siens. Cqfd !

Poursuivant, M. Fame Ndongo lui enfonce un autre argument dans la gorge : vous avez voté toutes les résolutions du parti pendant vingt ans, dit-il en substance à son ex-collègue, et voici qu’il vous prend de les contredire. L’argument semble de bon sens, car en effet il faut s’exécuter quand on a approuvé des décisions, ou bien s’en aller dès qu’on réalise qu’il n’aurait pas fallu les voter. Toutefois, l’argument  n’est imparable qu’en apparence étant donné que ce ne sont pas les résolutions du Rdpc qui sont la cible des textes de M. Marafa, mais plutôt les actes des membres de l’Etat et de sourdes opérations de luttes internes pour le pouvoir. S’abriter derrière les résolutions du Rdpc que Marafa aurait approuvées pour disqualifier son propos c’est refuser que l’on  critique les pratiques inacceptables du gouvernement  et du sérail. Quant à prétendre que l’ancien ministre  a un projet de société,  attendons de voir, il ne s’agit encore que d’une annonce et il y a loin de la coupe aux lèvres ; même s’il est vrai qu’une annonce suffit  dans certains milieux qui se réclament abusivement de la Communication alors qu’ils ne s’occupent que d’intoxication et de menaces.

A l’aune de l’articulation  « politique de la Nation », M. Marafa est accusé de « diversion » et de « manichéisme ». Diversion, dit M. Fame Ndongo, au motif que celui qui avait accepté de fermer la bouche pendant vingt ans n’aurait déserté le cortège des mutiques que parce que,  à présent, il est inquiété par la justice. C’est probable. Mais cela  ne réfute pas le fait qu’il indexe des pratiques nuisibles du régime, et qu’il faut tout de même que les hommes qui nous dirigent répondent au lieu du tir de barrage qui n’ébrèche pas le fond des critiques de M. Marafa. J’ajoute que la sagesse populaire s’accommode assez des écrits de M. Marafa ; elle conseille en effet qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire et qu’à tout prendre il vaut mieux des révélations tardives que l’aveuglement de quelques hiérarques du Rdpc.

Au moment d’utiliser le mot « diversion » pour parler des lettres de M. Marafa,  M. Fame Ndongo laisse entendre qu’il n’aurait écarté le mot « subversion » que parce que ce serait  « un concept que, fort heureusement, le Renouveau a proscrit du lexique politique camerounais… ». C’est à de telles effronteries que l’on se fait une petite idée du nombre d’années-lumière qui séparent les  Camerounais  de M. Fame Ndongo et ses amis. Je  m’en vais donc rafraîchir la mémoire à ceux qui l’ont courte :

- 14 janvier 1984 : M. Nyeck Minka arrêté dès sa descente d’avion en provenance de France ; dans ses bagages quelques journaux que la police de M. Biya déclare être du  « matériel de propagande ». M. Minka est relâché sans aucun chef d’accusation … après avoir passé plusieurs semaines en détention.

- 6 novembre 1984 : Le journaliste Blaise Pascal Talla soupçonné de vouloir attenter aux institutions de la République après qu’une dénonciation calomnieuse eût permis de récupérer deux vieux fusils dans sa propriété. M. Talla est relâché sans aucun chef d’accusation … après avoir passé deux mois en détention.

- février 1985 : M. Sendé Joseph qui veut rétablir l’Union des populations du Cameroun (Upc) dans sa légalité recouvrée depuis le décret du 25 février 1960. Ce monsieur est arrêté, incarcéré …  pendant de nombreux mois puis relâché.

- 24 octobre  1985 : Mme Mendomo Elisabeth, MM. Ndema Samè Alexis, Boum Jean-Pierre, Louka Basile, Mbanga Paul, Mouyeme Albert, Mouind Jacques, Dikoumè Mbonjo et quelques autres sont arrêtés. Leur subversion est d’avoir distribué des tracts demandant la libération d’un de leurs camarades arrêtés peu auparavant. Ils ne seront libérés qu’en août 1986 sans chef d’accusation ni jugement.

- 10 septembre 1986 : M. Pius Njiawé, le patron du journal Le Messager. Son tort ? Avoir écrit un article demandant l’avènement du pluralisme démocratique. Sa deuxième subversion a lieu en 1997 où il est détenu pendant neuf mois pour avoir osé parler de la santé du président de la République.

- février 1990 : Mme Henriette Ekwè, MM. Yondo Mandenguè Black (ancien Bâtonnier), Ekanè Anicet sont arrêtés et incarcérés, accusés de se réunir pour envisager la création d’un parti politique. Un tribunal militaire leur inflige de lourdes peines de prison au nom de la « subversion et outrage au chef de l’Etat ».

- février 2008 : de nombreux jeunes qui ont faim et pour lesquels manquent l’école, la formation professionnelle et le  travail, crient leur misère dans les rues des grandes villes. Au nom de la subversion les forces de répression tirent : quarante morts en moins d’une semaine selon le bilan officiel .

- ce vendredi 29 juin 2012 au moment où j’écris,  quatre membres de l’Association pour la défense des Droits des étudiants au Cameroun (Addec) sont arrêtés parce qu’ils projetaient une manifestation qui n’eut pas lieu par conséquent. Déférés  sous le chef d’inculpation de tentative de déstabilisation des institutions de l’Etat dans un premier temps, cela parut si incongru que, de justesse, le tribunal  requalifia l’accusation en tentative d’organiser une manifestation interdite. 

Marafa Hamidou YayaL’important n’est pas d’éviter de prononcer le mot subversion mais de cesser de voir la subversion partout. Car c’est toujours au nom de la subversion que sont interdites de simples réunions de Camerounais qui n’ont agressé personne, ni appelé  à une quelconque violence, et qui n’entendent prendre part à la politique de leur pays que dans le cadre de la lutte pacifique. Ainsi au siège de l’Upc Montagne Manga Bell à Bali sont  dépêchées des forces spéciales pour en interdire le congrès  en août 2011;  de même au  siège du Manidem à Bonadibong pour en interdire un meeting sur le Code électoral ; de même chez le vice-président de l’Udc à Bonanjo où un séminaire de réflexion dudit parti est interdit. L’on m’apprend à l’instant que même une consécration  religieuse a été récemment interdite parce que la personne à élever à la dignité n’était pas du goût de quelques pontes locaux.

La liste est longue de cet arbitraire au quotidien, où un sous-préfet  est invariablement commis pour délivrer un arrêté d’interdiction procédant de la raison du plus fort. Celle-ci, comme nous savons pourtant depuis la fable de notre école primaire, déclare autoritairement que l’on a troublé son breuvage puis s’emballe d’elle-même dans l’absurde et la violence . Les journalistes ne sont pas logés à meilleure enseigne : Jean-Bosco Talla, Gustave Azebaze, Thierry Ngongang,  Bibi Ngota décédé en détention, N’Koo Hervé,   sont quelques noms d’une longue liste de journalistes que l’Etat-Rdpc poursuit en alléguant de motifs incroyables !

Le pouvoir voit la subversion  dans les actes les plus anodins et les plus légitimes. Il a peur de toute expression libre qui fait pourtant la vitalité d’une nation et en prépare l’avenir. Il devient comme cet homme des Ecritures que son imagination  gouverne et assiège : « Le Paresseux s’est dit : « Il y a un lion dehors, je serai tué au milieu des rues ».

Alors le pouvoir Rdpc se protège du lion qu’il imagine dehors : il humilie, trépigne, incarcère, sépare un homme ou une femme des siens, brutalise, cause la perte de l’emploi et la ruine de la santé ; pour les jeunes de février 2008 ce fut des tués par dizaines, le chef de l’Etat s’empressant de voir la subversion  derrière le désespoir des jeunes qui ont faim et qui sont sans perspectives. En février 2008 une balle transperça de part en part un gamin rentrant de l’école. Il tomba net, ce subversif précoce,  les yeux pétrifiés, pas même de peur mais d’étonnement : comment, en effet, se serait-il imaginé qu’il perdra la vie, ainsi,  à dix ans, sur ce banal chemin de l’école ?  Et, comme quelqu’un qui débarquerait de la planète Mars, M. Fame Ndongo nous dit que  le mot subversion  a disparu sous le Renouveau ! Faut-il en rire ou en pleurer ? Ni rire, ni pleurer, mais œuvrer à l’avènement d’un Cameroun où plus personne ne se moquera des souffrances des populations.

A l’aune de l’articulation  « politique de la Nation »,  M. Marafa est accusé d’une part de produire du « divertissement » par lequel il chercherait à s’auto-sublimer ; d’autre part, de « manichéisme » au motif qu’il  présenterait Paul Biya sous un visage hideux pour mieux faire valoir sa propre image. Je ne suis pas compétent à me hasarder dans ces oracles pseudo-psychanalytiques que je laisse par conséquent à leur auteur.
Enfin, à l’aune de l’articulation  « judiciaire ».  M. Fame Ndongo  prévient M. Marafa que « plaidoyer pro-domo, plaidoirie d'un avocat, articles décapants des médias, tracts subrepticement placardés ou jetés dans la rue pour que le prévenu soit « libéré » etc. » ne constituent pas la vérité que la Cour seule aura le devoir d’établir. Très bien. Cela vaut aussi pour les « articulations » de M. Fame Ndongo qui ne constituent pas davantage une vérité pour la Cour.

Pour disqualifier les lettres de M. Marafa, M. Fame Ndongo invoque la discipline du parti, la politique de la Nation, le terrain judiciaire. Il oublie, comme c’est curieux, le sens de la citoyenneté qui exige que chacun de nous réclame le droit de dire ce qu’il a à dire, simple citoyen ou ponte du régime, membre du  parti au pouvoir ou de l’opposition,  libre ou en détention, riche ou pauvre. Et qu’il l’arrache si c’est nécessaire. Parce que ce droit, au cœur de la démocratie, est malmené partout où la pensée est sous surveillance comme au Cameroun., nous devons le défendre. Heureusement, il y a une bonne nouvelle : ce droit signifie encore quelque chose pour nombre de gens dans ce pays.

Longtemps, M. Marafa pensa le contraire, lui qui, ministre de l’Administration territoriale,  commit  une circulaire inacceptable dans un Etat de droit, cherchant à bâillonner l’Upc fidèle à Um, Moumié, Ouandié et Kingué, et à asseoir auprès des Préfets et des sous-préfets l’Upc du régime alors cornaquée par M. Augustin Kodock .  A présent, il semble réaliser combien ces pratiques d’abus de pouvoir sont au centre de nos difficultés et augurent mal de l’avenir. A la bonne heure ! Le voici qui use de son droit de parler librement et tant mieux s’il le déclare « inoxydable » - pour reprendre le propre terme de M. Fame Ndongo et pour une fois être d’accord avec lui.

Albert MOUTOUDOU
Homme politique

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