26/07/2012 02:30:31
Le tribalisme comme paravent de l' incompétence
Nous ne pouvons donner à l’introduction du tribalisme au Cameroun une date plus précise que celle du 1er janvier 1960. Cette date coïncide en effet avec la légitimation d’une certaine vision du pluralisme culturel Camerounais vu comme une tare, une déficience qu’il faut absolument exclure du champ consacré à la construction de l’identité nationale.
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Nous ne pouvons donner à l’introduction du tribalisme au Cameroun une date plus précise que celle du 1er janvier 1960. Cette date coïncide en effet avec la légitimation d’une certaine vision du pluralisme culturel Camerounais vu comme une tare, une déficience qu’il faut absolument exclure du champ consacré à la construction de l’identité nationale.

Cette perspective sera parfaitement énoncée par Amadou Ahidjo lors du congrès de l’Union Camerounaise du mois de juillet 1962. Il rappellera à cet effet que « l’unité nationale veut dire qu’il n’y a sur le chantier de la construction nationale ni Ewondo, ni Douala, ni Bamiléké, ni Boulou, ni Foulbe, ni Bassa, etc…, mais partout et toujours des Camerounais  ». Cette négation du pluralisme culturel au Cameroun est le ferment qui agite aujourd’hui une élite déficiente en mal de reconnaissance et de légitimité, car le véritable enjeu du tribalisme est le refus de la compétition avec le bénéfice qu’elle a de promouvoir essentiellement la justice, l’honnêteté, le travail et le mérite.

Le tribalisme sert de paravent aux incompétents. Or, cette insuffisance n’est pas une fatalité car, déjà, en 1957, Ruben Um Nyobé exprimait une vision qui nous semble plus conforme à la manière dont doit être envisagé le pluralisme culturel des populations du Cameroun. Dans une lettre adressée à André-Marie Mbida, il résumait l’opinion nationaliste sur cette question comme suit : « nous ne sommes pas des détribalisateurs (…). Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple; c’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture nationale  ».

Ainsi, au-delà des démangeaisons ethniques qui font dire un peu tout et n’importe quoi à des personnes que l’on présumait saine de corps et d’esprit, la seule vraie question est de savoir si l’on veut vivre seul ou construire avec les autres une nation cohérente et conviviale ? L’heure n’est certainement pas à la division insensée que promet le tribalisme, entendu comme la manifestation d’un chauvinisme lié à l’ethnicité, servant essentiellement à discriminer. Nous croyons au contraire qu’il faut multiplier les occasions de rencontres entre les différentes familles ancestrales du Cameroun, car au-delà de l’ethnie, nous avons une Nation à bâtir pour le bien-être et la sécurité de tous. Ceci ne doit pas être compris comme une négation de l’ethnie, car nier l’ethnie c’est nier la Nation. L’effort que nous envisageons doit être associé à la manière dont les familles ancestrales elles-mêmes conçoivent leur rapport aux pouvoirs politique, économique et social.

Les adversaires de l’émancipation des populations du Cameroun usent du tribalisme comme d’un verrou oppressif, souhaitant par ce fait perpétuer leur mainmise sur une clientèle abrutie par une misère matérielle, morale et spirituelle, et le vrai danger pour cette classe d’individus corrompus est que le peuple comprenne que nous sommes tous frères et sœurs, liés par des joies et des drames communs et que rien d’intelligent ne peut se faire sans la conscience que nous avons de cette histoire commune.




Comme le rappelle si bien la Professeure Sihaka Tsemo :

« les possibilités en vue de l’émergence et de la consolidation d’une conscience nationale africaine impliquent un effort conséquent à la fois de désaliénation et d’éducation de la conscience historico-politique de la jeunesse et des peuples africains dans leur ensemble, effort qui ne pourra – bien entendu – être entrepris en dehors des luttes sociales et politiques porteuses des aspirations de ces peuples.

Pareil effort passe aussi nécessairement par le déracinement, au niveau de l’imaginaire et de l’inconscient individuels et collectifs africains, d’un certain nombre de mythes et de mystifications parmi lesquels nombre de stéréotypes et d’ethnotypes plus ou moins réducteurs.

De ce point de vue, l’on ne peut que reconnaître, une fois de plus avec Cheikh Anta, que l’épaisseur des murs que nous continuons d’entretenir entre nous-mêmes, en tant que membres de tels ou tels peuples ou groupes ethniques africains est à la mesure de notre ignorance de tout ce que, au regard de l’histoire, de la culture et des conditions de vie, nous partageons ensemble comme partie intégrante d’un patrimoine qui nous est largement commun et qui, somme toute, est de loin plus essentiel que ce qui peut nous différencier et, à fortiori, être susceptible de nous diviser  ».

Il est du religieux tribaliste comme du politicien tribaliste, chacun ayant à cœur de contenir l’instruction et la libre pensée de ceux qui soutiennent leur position sociale. Surtout lorsque cette religion ou cette politique émanent d’une tradition exogène que le peuple non-éduqué, une fois éclairé, aura tôt fait de reconnaître comme principaux outils de son aliénation.

Par Amenhemhat Dibombari, le 25 juillet 2012

Notes

(1) Ebolowa, juillet 1962.
(2) Écrits sous maquis
(3) Mme Sihaka Tsemo, Vivre son ethnicité en milieu pluri-ethnique ou ethnicité et problématique de la construction nationale en Afrique in Cameroun, Pluralisme Culturel et Convivialité, p. 124.

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