30/07/2012 05:40:30
Le Prix de l'Indépendance
L’Ancien avait parlé sans discontinuer pendant près de trois heures. Le jour était maintenant bien avancé dans la nuit. On voyait poindre les premières lueurs du soleil renaissant. L’insistance que mettait l’Ancien à vouloir nous raconter ces histoires tombées du ciel était assez étrange et peu conforme à ses habitudes...
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Colon

L’Ancien avait parlé sans discontinuer pendant près de trois heures. Le jour était maintenant bien avancé dans la nuit. On voyait poindre les premières lueurs du soleil renaissant. L’insistance que mettait l’Ancien à vouloir nous raconter ces histoires tombées du ciel était assez étrange et peu conforme à ses habitudes.

Ces paroles avaient sur nous l’effet d’une tempête, bouleversant nos méninges qui paraissaient assez soudainement sclérosées par l’engourdissement de ces derniers siècles d’aliénation. L’histoire n’était pas longue que déjà nous sentions monter en nous l’évidence d’une remise en cause de tout ce que nous avions crus vrai jusqu’à présent. Il devenait paradoxal de constater que la génération précédente, celle des « élites africaines » qui avaient connu « l’Indépendance », était aussi celle qui montrait les signes les plus immédiat d’une aliénation mentale, comprise comme la dépossession et la perte de la souveraineté sur soi et sur ses forces propres au profit d’un autre.

Cet autre, incarné dans la France, tapi tel un marionnettiste derrière le rideau de l’avant-scène, organisait tout le théâtre auquel notre peuple convié devait donner foi. Il reprogrammait scrupuleusement la même tragédie en trois actes (spirituel, politique, économique) avec l’arrière-pensée d’en faire un indestructible fond de commerce. Comment cela avait-il pu se produire ? C’était bien l’occasion, une nouvelle fois, d’interroger cette curiosité que nous avions appelé « Indépendance ».

En Afrique sous occupation française en général, et au Cameroun en particulier, les hommes Blancs et Noirs qui avaient célébré l’Indépendance ensemble étaient aussi ceux qui l’avaient violemment combattu. Le sang de nos Martyrs avait-il coulé en vain ? Partout dans nos écoles on nommait « Indépendance » un évènement qui exaltait la naissance d’une nouvelle forme de domination. Notre Afrique n’était pas libre, et ce sentiment devenait perceptible dans les moindres recoins de son organisation religieuse, économique et politique. La plupart de nos parents avait adopté l’anglais et le français comme langues nationales, le christianisme et l’islam comme religions convenables, et la démocratie à l’européenne comme modèle orthodoxe.

Où se tenait l’Indépendance africaine dans tout cela ? Dans la couleur de peau du nouveau directeur de nos vies ? Ce n’était pas la mise au monde d’un personnage attendu, une authentique naissance célébrée par le peuple qui reconnaissait son messie, mais la conclusion de négociations obscures et scandaleuses auxquelles le peuple exclu n’avait jamais eu à participer.

Ainsi donc, les Présidents de la République, tout comme les Gouverneurs et Haut-commissaires qui les avaient précédé au même métier et dans les mêmes habits, héritèrent d’une autorité crée de toute pièce, sans véritable rapport avec la tradition politique des familles ancestrales africaines, fondée principalement sur l’arbitraire de la territorialité coloniale.

Le colonisé n’est pas celui qui naît dans une colonie, car cette conséquence ne fait pas de lui un aliéné, le colonisé est bien celui qui accepte et supporte la colonisation.




Ce trait particulier aura distingué ceux d’entre nous qui furent conviés aux festivités du 1er janvier 1960. Le Champagne avait le goût du sang de nos Martyrs. Ces hommes et leur femme avaient si parfaitement conscience de l’inconséquence de leur politique auprès des populations africaines qu’ils se sont mis en tête de continuer l’œuvre de domination coloniale sans dévier du sillon tracé par la France, voulant ainsi masquer leur incurie sous la bannière pompeuse d’un attachement indéfectible à l’œuvre civilisatrice de cette nation étrangère.

Colon « Tant qu’il supporte la colonisation, a dit Albert Memmi, la seule alternative possible pour le colonisé est l’assimilation ou la pétrification. L’assimilation lui étant refusée (…) il ne lui reste plus qu’à vivre hors du temps. Il en est refoulé par la colonisation et, dans une certaine mesure, il s’en accommode. La projection et la construction d’un avenir lui étant interdites, il se limite à un présent; et ce présent lui-même est amputé, abstrait. (…) Interrogeons le colonisé lui-même : quels sont ses héros populaires ? Ses grands conducteurs de peuple ? Ses sages ?

À peine s’il peut nous livrer quelques noms, dans un désordre complet, et de moins en moins à mesure qu’on descend les générations. Le colonisé semble condamné à perdre progressivement la mémoire. Le souvenir n’est pas un phénomène de pur esprit. De même que la mémoire de l’individu est le fruit de son histoire et de sa physiologie, celle d’un peuple repose sur ses institutions. Or les institutions du colonisé sont mortes ou sclérosées. Celles qui gardent une apparence de vie, il n’y croit guère, il vérifie tous les jours leur inefficacité; il lui arrive d’en avoir honte, comme d’un monument ridicule et suranné[1] ».

Sommes-nous émancipés de ce portrait ? Si oui, d’où vient-il qu’indépendantes nos élites africaines n’arrêtent-elles plus d’ingérer des chimères (plan ajustement structurel, planning familial, développement durable, élections libres et transparentes, aide humanitaire, etc.) qu'elles tentent ensuite de revendre au peuple pour se donner l’illusion d’avoir « enfin » stoppé notre spectaculaire déclin ?

Comme je m’épuisais dans ces réflexions, l’Ancien leva le regard vers une branche sous l’Arbre-qu’on-ne-peut-nommer, m’invitant à le considérer un instant. Cette branche avait enroulé autour d’elle une ombre qui faisait songer à un serpent. D’abord je sursautai à cette vision inattendue, puis je vis qu’il s’agissait d’une liane. L’Ancien pointa du doigt l’objet de ma frayeur et prononça ces mots : « le serpent est l’instrument du prophète ». Je considérai le visage de mes camarades et vis qu’eux non plus n’avaient rien compris.

Devançant nos questions, l’Ancien inspira une longue bouffée d’air et reprit son monologue : « Si vous considérez l’histoire de l’Humanité, vous verrez que l’homme noir a toujours été mis devant des situations inédites. L’erreur la plus fréquente dans nos rapports avec le reste du monde est de considérer qu’une solution à nos problèmes est possible en dehors de nous-mêmes, c’est-à-dire sans considérer que c’est à nous qu’il revient de régler ces problèmes inédits. Dès le départ, la certitude qu’il faut avoir est que ces problèmes sont à la mesure de notre intelligence. La situation dramatique de l’Afrique n’est pas sans solutions, et ces solutions s’articulent autour de préalables. L’Afrique doit éliminer les cibles faciles à atteindre et les structures difficiles à mouvoir. Cela signifie qu’elle doit renoncer au régime présidentiel et à l’État unitaire. Ce renoncement n’est d’ailleurs d’aucune difficulté pour l’Africain lambda, car c’est aux héritiers du colonialisme, continuateurs de l’entreprise d’asservissement des populations noires d’Afrique, qu’une telle démarche paraîtra hasardeuse, séditieuse ou impossible à réaliser.
 
Pour comprendre le bien fondé de cette approche, il faut considérer l’objectif du colonisateur qui fut premièrement d’établir son empire dans les villages, pour ensuite la ramener au niveau national, régional et continental. Les nations africaines, et à travers elles, l’État unitaire qu’elles proposent de perpétuer, constituent le meilleur atout dont dispose l’ennemi permanent pour asseoir sa domination sur les populations africaines. Le régime présidentiel est aussi inscrit dans ce funeste projet dans la mesure où il suffit de corrompre un homme pour en dominer 20 millions, habitants des régions, des cantons et des villages que ledit homme, installé dans son palais luxueux de la capitale, n’aura jamais même pris la peine de considérer.

Il faut reconquérir l’Afrique famille par famille, village par village, commune par commune, ce qui doit inéluctablement conduire à l’abolition du régime présidentiel et celle de l’État unitaire. Comme le rappelle Pathé Diagne : « la problématique de l’État négro-africain dissocie le contrôle de l’espace territorial et foncier de celui du pouvoir. C’est là une originalité essentielle. Elle n’a pas de portée universelle, tout au contraire. Elle n’est générale que sur le terrain Négro-africain[2] ».

Ainsi, chacun est souverain chez lui, car on est tous de quelque part et capable de reconnaître cet endroit. Le transport de souveraineté de familles à familles, de villages à villages, de communes à communes, de départements à départements, de provinces à provinces, et de régions à régions, doit se faire sur la base du consensus établi entre les différentes familles ancestrales. Ce consensus doit être renouvelé à intervalles constants. Le contrôle de l’espace territorial et foncier doit revenir aux familles ancestrales, le pouvoir politique, quant à lui, doit résulter du consensus entre les familles ancestrales. C’est en se parlant qu’on apprend à se connaître et c’est en se connaissant qu’on établit nos forces et nos faiblesses, l’union fait la force, la division la faiblesse.

Voilà comment nous réaliserons l’unité africaine par les peuples, car le satrape corrompu qui voudra jouer le jeu de l’ennemi permanent et opprimer une nation élevée sur la base de frontières artificielles n’aura aucune légitimité en dehors de sa famille ancestrale, c’est-à-dire du territoire reconnue par ses Ancêtres propres. La dynamique interne aux familles africaines élimine toujours de tels individus, car personne ne peut trahir sa propre famille sans en attendre de tragiques conséquences.

L’État unitaire est ethnocide et doit être aboli.

L’homme ou la femme en situation de poser un tel acte ne doit pas s’inquiéter des conséquences qu’il pourrait avoir à terme car les populations africaines savent ce qu’elles veulent, et leur souhait est toujours conforme à la volonté de leurs Ancêtres.




Je prendrai un exemple pour bien me faire comprendre. Le cas le plus récent qui me vient à l’esprit est ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la crise ivoirienne. Tout l’effort consacré au règlement de cette crise n’a servi à rien, car en définitive la guerre a bien eu lieu et plusieurs de nos congénères ont péri dans les flammes des bombardements français. La destruction du camp d’Akouédo restera l’épisode qui aura le plus certainement remué mon faible cœur.

À ce que je vois aujourd’hui, les victimes de ce conflit nourrissent encore un espoir dans la médiation de la France, sans questionner l’origine du conflit qui a détruit leurs familles et exacerbé les tensions entre des frères et des sœurs. Le tribaliste ne dérange personne s’il reste au quartier et garde sa haine pour ceux que ça intéresse, mais cette manière de voir son semblable devient un problème si on l’élève en mode de gouvernement. L’État unitaire en Afrique noire use du tribalisme pour garantir sa perpétuité, car sa permanence est un non sens pour les populations qu’il opprime.

Cette oppression se fait au nom de la soumission qui attache les représentants de l’État unitaire aux intérêts de l’ancienne puissante coloniale. Il s’agit donc de rechercher une diversion qui fait croire aux ignorants qu’ils partagent avec le politicien tribaliste une communauté de projet, de risque et de destin. Cette tromperie ne peut pas prospérer devant les lois traditionnelles d’une confédération africaine. Comme l’a dit Pathé Diagne, on peut reconnaître que : « le droit de libre circulation et d’installation et la possibilité pour les ententes, les ligues et les courants politiques[3] de s’organiser, en transcendant les frontières ethniques, communaucratiques afin de se restructurer pour offrir de nouvelles solutions de rechange au pouvoir en place (baaguwaat) auront été des composantes décisives dans la réalité d’une participation responsable au pouvoir négro-africain traditionnel[4] ». De plus, chaque communauté immigrée avait à sa tête un représentant [5] ayant rang de notable, conseiller du Souverain au même titre que les notables autochtones.

Les débats sur la citoyenneté ivoirienne se trouvent donc sans objet, car qu’est-ce que la Côte-d’Ivoire si ce n’est une fabrication française ? L’idée de citoyenneté n’est pas une idée africaine. Ce concept est policier et sert essentiellement à discriminer. Le lignage ancestral, matrilinéaire comme de coutume, est la seule vraie nationalité reconnue par la tradition politique africaine… (à suivre)

Par Amenhemhat Dibombari, le 28 juillet 2012

[1] A. Memmi, Portrait du colonisé, p. 99.
[2] Pathé Diagne, le Pouvoir en Afrique in Le Concept de Pouvoir en Afrique, p.31
[3] Ne pas considérer qu’un courant politique est synonyme de partis politiques, car il a toujours existé un pluralisme exprimé dans les institutions de l’Afrique traditionnelle. L’exemple de Kemet ou de Ghana est édifiant à cet égard.
[4] Idem, p.52.
[5] Saatigi, Jaraaf, etc.

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