03/09/2009 14:48:06
Cameroun: nouvel emprunt au Fmi, le Dr Pierre Alaka Alaka s'invite au débat
Jamais une lettre ouverte n’a suscité un tel débat au Cameroun L’ingénieur financier Babissakana a servi une lettre ouverte au nouveau Premier ministre Yang Philémon dans la nouvelle expression du 05/07/09 pour contester le bien fondé de l’emprunt Inoni au Fmi du nom de son prédécesseur.
La Nouvelle Expression
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Les thèses (contre l’emprunt) et les antithèses (pour l’emprunt) qui s’affrontent, (hors mis l’injure qui accompagne certaines antithèses) méritent qu’une autre discipline s’invite pour proposer une synthèse. C’est cette volonté de sortir de l’économisme sommaire, pour une lecture de cet emprunt du point de vue des Finances publiques, qui nous amène à ce débat; parce que nous sommes sur le terrain des Finances Publiques

Nous avons lu tout ce qui a été écrit depuis la lettre ouverte de M. Babissakana jusqu’à ce jour, dans La Nouvelle Expression, le Messager, Mutations, Le Jour, La Lettre de la bourse, Repères, etc. Tous ces articles ont été signés par des intellectuels bien formés et lucides, les uns aussi bien que les autres. Le dernier article de M. Minkala Bilogue Victor, ingénieur statisticien économiste, cadre supérieur émérite de Centrale intitulé: «le nouvel emprunt du Fmi au Cameroun: gérer c’est prévoir, prévoir c’est prévenir et prévenir vaut mieux que guérir», paru dans la nouvelle expression n°2009 du 26 Août 2009 en pages 6 et 7 est l’un de ceux qui amène à nous inviter dans ce débat.

Nous n’entrons pas dans ce débat pour critiquer tel ou tel expert, soutenir tel ou tel autre, ou encore moins, nous inscrire en faux contre telle ou telle politique économique du gouvernement ou de tel ministre ou Premier ministre. Nous nous plaçons du côté de l’homme du commun qui analyse froidement les résultats de notre concubinage avec les institutions financières internationales depuis 1988 et à qui on dit: «c’est une bonne chose de repartir au Fmi.»

L’objectif visé par l’article de ce compatriote est de démontrer qu’il faut s’endetter pour prévenir car prévenir vaut mieux que guérir.

Au terme de la lecture de ce papier, le praticien de droit et modeste enseignant de Finances publiques est resté sur sa faim, et a par contre décelé des contre-vérités et regretté les injures personnelles, qui nous sortent du cadre doctrinal, magistral et pratique, que l’objectif à atteindre présageait.

C’est pourquoi, un recours à la science financière est apparu nécessaire pour effacer dans les mémoires fragiles, certains propos susceptibles d’étaler au grand jour les limites de ceux à qui le pays confie parfois son expertise.

Il en est ainsi, avant d’entrer dans le vif du sujet, de l’utilisation par M. Minkala des notions de prêt et d’emprunt. Son article aurait dû s’intituler: le nouvel emprunt du Cameroun au Fmi et non le nouvel emprunt du Fmi au Cameroun. Selon le vocabulaire juridique de Gérard Cornu: le mot emprunt est tiré du verbe emprunter qui signifie; se faire prêter, recevoir de. Du latin juridique promutuari. L’emprunt est donc une opération consistant à recevoir, à titre de prêt une chose ou une somme d’argent. C’est le Cameroun qui a reçu de l’argent. Le prêt par contre est tiré de prêter, du latin praestare qui signifie fournir; c’est une convention en vertu de laquelle le prêteur remet une chose à l’emprunteur, afin que celui-ci s’en serve à charge de restituer. Le prêt est donc consenti, moyennant le paiement d’intérêts par l’emprunteur.

C’est dire que le Fmi est le prêteur et le Cameroun est l’emprunteur puisque c’est lui qui paiera des intérêts.

Cette mise au point faite, et sans que cela soit une offense, (l’erreur est humaine), nous nous limiterons à repréciser les contre-vérités contenues dans cet article comme dans d’autres qui lui sont identiques ; mais avant, l’opinion silencieuse qui pense que ce nouvel emprunt de 67 milliards de FCFA était inopportun, sera scrutée.

L’emprunt de 67 milliards de CFA n’était pas opportun

Suite à tous les propos de M. Babissakana que nous partageons, dans leur principe, le Cameroun, (comme tous les pays moins avancés) doit comprendre qu’il faut abolir la dette pour libérer le développement. Les ravages causés par la dette ces vingt dernières années à notre pays ne se sont pas encore cicatrisés. Nous avons connu un désastre social et économique engendrés par cette dette qui nous hante depuis 1988, et ce, contre l’opinion originelle du Chef de l’Etat à qui il a manqué des stratèges à l’époque, pour accompagner son «non» solennel au Fmi.

Tous les outils de production de l’Etat ont été involontairement bradés, le niveau de vie s’est effondré. La satisfaction des besoins fondamentaux tels que définis par le droit international a été remplacée par des politiques d’ajustement structurel. Les événements de février 2008 ne sont que l’aboutissement logique de ce désastre. Un nouvel endettement extérieur du Cameroun n’aurait pu se justifier que si le pays l’a décidé démocratiquement.

Compte tenu de ce qui précède, trois principes auraient dû être respectés:
Premièrement, le débat qui se tient en ce moment aurait dû se tenir avant cet emprunt, au regard de ce que nous continuons de subir suite à la série de dettes contractées depuis 1988. Le peuple camerounais aurait alors demandé au Fmi de s’engager à respecter une conditionnalité à «l’envers», le responsabilisant de veiller à ce que cet emprunt permette effectivement une création de richesse suffisante au Cameroun, compte tenu du taux d’intérêt bas et inférieur aux conditions du marché qui l’accompagne, en attendant une éventuelle réalisation du déficit de notre balance de paiement. Malheureusement, cet argent n’est pas destiné à l’investissement, et« il dort quelque part» puisqu’il s’agit de prévenir des déficits ultérieurs de balance de paiement, et pendant ce temps, nous payerons des intérêts pour rien avec nos impôts qui auraient dû servir à autre chose.

A l’expérience, on pouvait s’en passer au regard de nos réserves, et engager des politiques courageuses pour augmenter celles-ci. (Pour aller plus loin lire notre livre sur la gouvernance fiscale edilivre, Paris, 2009).

Deuxièmement, Si le Cameroun veut se développer, il faut qu’il ait le courage de concevoir un cadre juridique consensuel qui le protège des erreurs managériales de ses dirigeants en matière d’endettement, (l’erreur est humaine); et contre toute forme d’abus et de spoliation des investisseurs privés internationaux, qui accompagnent les institutions financières internationales, dont on sait qu’elles ne sont pas démocratiques. Joseph Stiglitz l’a révélé en disant que l’ombre du G7 en général et du Trésor américain en particulier plane sur toutes les décisions du Fmi, qui sont toutes approuvées par les Ministres des Finances des pays riches industrialisés. De la sorte, cet emprunt ne saurait être une victoire du gouvernement camerounais.

L’avoir accepter et continuer à le défendre à posteriori, n’est que le remake de 1988 et le point de départ possible de 20 autres années de souffrance. Il faut aller au-delà des calculs économétriques qui ne sont que des projections parfois inopérantes, le plus souvent inspirées par le Fmi lui-même.

Troisièmement, un contrôle démocratique systématique, quelle que soit la forme qu’il prendrait, sur l’approbation d’un emprunt par notre Gouvernement, doit être mis en place, afin de s’assurer que les prêts ont un réel intérêt pour les populations camerounaises. Ce qui implique des méthodes drastiques d’éradication de la corruption dans notre pays et l’acceptation des points de vue contraires.

L’endettement est une impasse, et le Président de la République le savait pour s’y être opposé en 1987; il n’a pas été suivi par son gouvernement dans cette politique de l’endettement qu’il venait de définir.

Nous continuerons encore de payer le prix ; les séquelles sont présentes à l’esprit, il faut mettre ensemble nos intelligences pour en sortir définitivement. Enterrons la hache de guerre, et au-delà de tout, examinons ensemble ce que le Cameroun doit faire pour se développer et trouvons ensemble les moyens les plus efficaces pour y parvenir.


Les contrevérités de nos économistes

Les démonstrations sur l’apologie de la dette et la gestion de l’Etat comme une entreprise sont le leitmotiv utilisé pour confirmer et applaudir la décision courageuse des autorités camerounaises de repartir au Fmi.

Cette façon de voir recèle en elle-même ses propres contradictions et se présente à nous comme des idées reçues, issues du Consensus de Washington, élaboré dans les années 80 par J. Williamson.

« Le consensus de Washington est un accord secret, jamais formalisé comme accord officiel international, conclu entre le Fmi et la Banque mondiale pour imposer des normes libérales aux pays demandeurs de crédit», ou si vous voulez pour soumettre toute aide financière aux pays pauvres à une conditionnalité. La doctrine véhiculée tourne autour des points suivants:« l’économie est régulée par les ajustements de prix, - Le chômage est naturel et on ne peut arbitrer entre lui et l’inflation sur le long terme, - L’intervention de l’Etat est déstabilisante car elle se fait au détriment de l’activité privée, - Les prêts du Fmi ne sont pas accordés au regard des difficultés d’un pays, mais sont conditionnés par le respect des normes d’équilibre». En clair, il est préconisé la suppression de toutes les barrières douanières, la libéralisation des marchés financiers, les privatisations pour renforcer les monopoles privés avec la complicité des gouvernements locaux et étrangers. La conclusion est que l’Etat doit laisser faire plutôt que faire faire ou faire. Autrement dit: il faut réduire l’Etat du tiers-monde au maximum; c’est-à-dire au minimum.

Et c’est cette contre-vérité catastrophique pour nos Etats, que véhiculent nos économistes, oubliant que l’Etat moderne qui veut se développer n’est pas seulement guidé par le profit comme l’entreprise, mais joue aussi un rôle interventionniste. L’Etat s’appuie sur l’interventionnisme compensateur pour corriger les mécanismes du marché; l’interventionnisme correcteur qui a un objectif économique et social et l’interventionnisme harmonisateur qui vise la réalisation d’un développement harmonisé. La gestion de la dernière crise financière par les pays du nord nous en donne une illustration patente.

Aucun Etat du sud ne s’est développé jusqu’à présent avec le concours des institutions financières internationales. Au contraire, tous les Etats qui ont entrepris des politiques courageuses contraires au Fmi et/ou à la Banque mondiale sont sortis du tunnel:« le développement rapide en Asie du Sud-est s’est réalisé sous la direction d’un Etat fort, très interventionniste; voire planificateur comme en Corée du Sud; ou prenant le contrepied des préconisations du Fmi comme la Malaisie qui taxa les sorties de capitaux et put diminuer ses taux d’intérêt et sortir plus vite de la crise de 1997. Plus près de nous, l’Ouganda, contre l’avis du Fmi, a supprimé les frais de scolarité obligatoire, et la scolarisation a fait un bond, surtout celle des filles.»

La faillite de notre développement est due au fait que le décideur camerounais a été hébété par le Fmi d’une part, et on peut l’attribuer à un Etat récusé par principe, construit sur les socles des pouvoirs traditionnels à dominante patrimoniale, et des pouvoirs pseudo-mystiques occidentaux à dominante néocoloniale, qui ne peuvent que faciliter les phénomènes de clientélisme, voire de corruption, d’autre part.

Et le drame de nos économistes spécialisés, reste la confusion qu’ils font des Finances publiques et de la Finance; c’est la fixation qu’ils ont de la qualité des importations du Cameroun par les hauts fonctionnaires: (Hummer, Marbres, Mercédès) que les 87 milliards doivent couvrir!!

Dans la lettre de la bourse n°63 du 17 Août 2009, M. Manguele affirme et se fait relayer par M. Minkala qu’ «aucun pays ne peut se développer sans dette, toute la question est de savoir ce qu’il en fait. C’est dans le choix des investissements que doit jouer la rationalité économique et non dans une peur frénétique et morbide de la dette...».

Sommes-nous là dans le cadre d’un Etat face au Fmi ou d’une entreprise face à une banque ordinaire? S’agit-il encore des prêts du Fmi aux Etats ou des prêts de banques commerciales aux entreprises?

NON.« Le Fmi et la Banque mondiale ne sont pas des instruments de financement du développement, encore moins de redistribution de richesses.» Les 20 dernières années que le Cameroun a vécues sont là pour l’attester. Ce sont plutôt les Etats en développement qui engraissent le Fmi et la Banque mondiale. Le flow back de la Banque mondiale vers les pays industrialisés est important et va croissant. Il a progressé pour l’ensemble des pays industrialisés de 7 à 10. «C’est-à-dire pour 1 dollar mis dans le système, les pays industrialisés en retiraient 7 en 1980 et 10,5 aujourd’hui».

«Le flow back, c’est le rapport entre ce qu’obtiennent les entreprises pour des ventes d’équipement et des services de consulting, et ce que les pays de ces entreprises apportent comme contribution aux ressources de l’IDA et au capital de la Banque mondiale.» Et, on ne doit pas s’étonner que la plupart des projets réalisés par la Banque mondiale donnent des résultats moins satisfaisants parce que tous les contrats sont décrochés par les entreprises des pays donateurs. La commission du Congrès des Etats-Unis, sous la direction d’Alan Meltzer, a présenté en février 2000 un rapport accablant sur la Banque mondiale et le Fmi. «Elle considérait que 65 à 70 % des projets de la Banque mondiale dans les pays les plus pauvres échouaient». Et Mc Namara l’a bien noté,« la Banque mondiale n’est pas une œuvre de philanthropie; elle récolte près de 1500 millions de dollars de boni par an qu’elle ajoute à ses réserves.» N’est-ce pas là, le résultat des transferts opérés à son profit par nos Etats sous le couvert du remboursement de la dette?

 

par Dr Pierre Alaka Alaka
Spécialiste des questions fiscales et financières

Enseignant des universités et grandes écoles

Dr Pierre Alaka Alaka

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