10/08/2012 01:56:28
Prélats, débats, dégâts... Ces hommes de Dieu qui «troublent» le Cameroun
Revue de leurs faits d’armes au plan sociopolitique
Le Messager
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Mgr Tonye Bakot
Depuis quelques jours, Mgr Tonye Bakot est devenu la tête de turc d’une certaine presse. Mais avant lui, beaucoup d’ouvriers de l’église catholique qui est implantée au Cameroun ont fait les manchettes des journaux, que ce soit en politique ou tout simplement dans les colonnes des faits divers. Petit tour d’horizon…

S’il faut convenir avec Célestin Monga que « les dossiers des hommes d’église chez nous sont tellement lourds que personne ne survivrait à leurs confessions », force est de constater que l’aventure des catholiques est entaché d’équivoques coloniales, de malentendus politiques et de soupçons sociaux. Quel a été par exemple  le rôle de Mgr Jean Zoa dans « l’affaire Ndongmo » ? Quel est le degré de collusion entre Mgrs Tonye Bakot ou Dieudonné Watio et le pouvoir ?

On se souvient qu’en octobre  2004, au lendemain de la présidentielle, Mgr Tonye Bakot prendra une position contraire à celle de Mgr Tumi, au  nom de la conférence épiscopale nationale en présentant ses « félicitations au président élu, M. Paul Biya... ». Cette position était un cinglant désaveu aux prises de position de l'archevêque de Douala, le cardinal Christian Tumi, appuyé par le secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale, Mgr Patrick Lafon et le coordonnateur des 1200 observateurs catholiques accrédités à cette élection, Pierre Titi Nwell. « Selon le rapport que j'ai reçu des observateurs catholiques, il faut qualifier ces élections, ce scrutin, comme une mascarade électorale ».

On n’oubliera non plus que Mgr Watio, nouvel évêque de Bafoussam, prendra ses fonctions dans la maison… du parti Rdpc avec comme homme-orchestre de la cérémonie, un certain Jean Nkuété, actuel Sg du Rdpc et à l’époque vice-Pm…  Pour en revenir à la sortie de Tonyè Bakot, l’anecdote raconte que  les évêques ne s’étaient pas réunis. L’archevêque de Yaoundé a-t-il lu son satisfécit des élections sous la dictée du palais d’Etoudi ? 

Beaucoup en étaient convaincus. L'on peut « dire que les deux jugements de ces dignitaires de l'Eglise catholique traduisaient les luttes d'influence et les divergences au sein de l’église », soulignera pudiquement un reporter. Ces deux faits traduisent simplement un fait récurrent chez les cathos dont les prélats ont pris la (mauvaise ?) habitude de troubler passablement le Cameroun et les Camerounais.

Affaire Ndongmo

Au plus fort de « l'affaire Ndongmo », Mgr Jean Zoa déclarera publiquement contre son confrère en difficulté qu’il « ne faut pas confondre l’église catholique et Mgr Ndongmo ». Réunis à N’Gaoundéré pour trancher, les évêques ne purent arrêter une position commune. Certes, Mgr Ndongmo a pu apparaître à la plupart des observateurs de son procès comme un homme « peu équilibré et quelque peu porté à la mégalomanie ». Mais il faut dire que l’homme-Tonnerre n’a jamais été tendre avec le pouvoir Ahidjo, dénonçant les dérives du parti unique, les expulsions des missionnaires qui s’étaient montrés regardant sur les droits de l’Homme. Il fut condamné «  pour s’être rendu coupable d’avoir à Douala et à Yaoundé, organisé et commandé une bande armée dans le dessein de renverser le régime et d’assassiner le chef de l’Etat et ses proches collaborateurs ».

L’ancien séminariste Paul Biya était secrétaire général de la présidence de la République à l’époque. Il est aujourd’hui président de la République. C’est sous lui que des meurtres de religieux n’ont pas été  élucidés ! Celui du père Mveng pour ne citer que lui demeure un mystère. Né le 9 mai 1930, à Enam NGal, près de Yaoundé, le jésuite retrouvé assassiné le 23 avril 1995 au lendemain de l’organisation d’un colloque international sur le thème de « Moise l’africain ».

Mgr Jean Zoa s’offusqua du traitement qui fut fait de sa mémoire. Aux obsèques il dira que les autorités camerounaises étaient soit incompétentes, soit animées de mauvaise volonté. Les autorités de l’Etat avaient envoyé quelqu’un pour donner au père Mveng une médaille. Mais, comme on avait confisqué le corps, où pouvait-on poser la médaille ? A la fin de la messe Mgr Zoa demanda à l’envoyé de l’Etat de s’en aller avec sa médaille. Le nonce apostolique avait aussi réagi, trouvant inacceptable, intolérable, ce qui était arrivé au père Mveng.

Exil volontaire au Canada

Son collègue à l’Université de Yaoundé, Jean-Marc Ela, de son exil canadien, écrira à cet effet : « Biya sait qui a assassiné le Père Mveng et doit le dire aux Camerounais. Biya a toutes les preuves, tous les faits pour dire qui a assassiné le Père Mveng ». Dans un texte publié quelque temps après sa mort, le père Mveng écrivait : « En tant que citoyen vivant dans une société organisée en Etat, j'ai également mon expérience, mes réactions, mes responsabilités de citoyen. Je suis responsable de mon destin. Et la société organisée en Etat a d'abord pour mission, je crois, de m'aider à accomplir ma vie et mon destin de façon la meilleure possible. Je ne suis par conséquent pas prêt à me laisser entraîner à la dérive de quelque système politique, de gouvernement et de n'importe quelle conception de pouvoir. Que l'on soit politicien ou non, on a quelque chose à dire sur la situation politique, économique, sociale et culturelle de nos pays ».

L’assassinat du religieux donna des ailes à son confrère, le père Jean Marc Ela, qui s’envola avant qu’il ne soit trop tard vers d’autres cieux. Convaincu d'être menacé de mort à la suite de sa volonté de voir la lumière faite sur l'assassinat du père Engelbert Mveng, il prit la direction de l'exil volontaire au Québec. Il meurt dans son exil canadien en 2008.Selon le Pr Sindjoun Pokam, « Jean Marc Ela remet à l'ordre du jour politique et éthique la question de l'assassinat du Père Mveng. Celui qui incarne l'Etat est solennellement et publiquement mis en accusation ».

Père Lado

Il y a ainsi, au sein de l’église, des prélats qui refusent de fermer les yeux sur les abus du pouvoir et des « prêtres-opposants ». Le plus récent de ces irréductibles est le père Lado. Le jeune jésuite marche sur les pas de certains de ses aînés: Tumi, Ndongmo, Mveng, Ela, de par son ton virulent vis-à-vis du régime en place.

Dans sa lettre ouverte aux évêques du Cameroun en novembre 2011, le père Ludovic Lado s’est ému de la collusion qui prévaut depuis toujours entre le clergé catholique et le pouvoir camerounais. «Mais que nous servez-vous depuis près de deux décennies sur la scène publique? De l'incohérence et de la cacophonie!», s'indigne t-il en exigeant un nouveau code électoral. En retour les menaces ne manquent pas. «On m'a fait dire que si je veux cesser d'être prêtre pour devenir un politicien, alors je serai traité comme tel», dénonce-t-il. Avec l’affaire Tonyè Bakot, c’est fait. Il ne fait plus désormais partie des effectifs de l’Université catholique d’Afrique centrale (Ucac).
Le père Ludovic Lado ex-vice doyen de la faculté des sciences sociales et de gestion s’envolera bientôt pour la Côte d’Ivoire, où il  continuera à apporter son expertise  au Centre de recherche et d’action pour la paix (Cerap).

Mgr Atanga, président du conseil épiscopal et Mgr Tonyè Bakot, chancelier des Ordres académiques de l’Ucac « ont eu sa peau ». Affirmant sa détermination, le père Ludovic Lado a précisé qu’il va «continuer à travailler dans le monde académique ; un chrétien n’a pas de région». Sans ignorer l'acharnement, voire, la persécution que ses aînés ont subie, l'homme de Dieu affirme qu'il ne craint rien. «Je suis prêt à en payer le prix! Je ne serai pas le premier jésuite à être assassiné ni au Cameroun, ni au monde »

Le mot de la fin appartient à Mgr Tumi, premier cardinal camerounais qui estime que le pays tout entier baigne dans l'immoralité à cause de ses dirigeants sans énergie morale, du fait de la corruption généralisée et notamment du secteur judiciaire. Mais Tumi est un gros morceau. Il ne viendrait à l’idée de personne de le faire transiter dans l’au delà...

Edouard KINGUE

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