18/09/2012 02:11:16
Cameroun. Question ethnique : le grand chantier
Avec un peu d’optimisme, on peut penser, au regard de timides, mais visibles signes du temps, que M. Biya souhaite terminer en beauté ( ?) son probable dernier mandat. Dans cette hypothèse, il est indéniable que son plus « grand chantier » aujourd’hui, et qui serait aussi à terme sa plus « grande réalisation », n’est ni un certain Port en eaux profondes, ni quelque barrage hydraulique ou autoroute...
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Paul Biya

Avec un peu d’optimisme, on peut penser, au regard de timides, mais visibles signes du temps, que M. Biya souhaite terminer en beauté ( ?) son probable dernier mandat. Dans cette hypothèse, il est indéniable que son plus « grand chantier » aujourd’hui, et qui serait aussi à terme sa plus « grande réalisation », n’est ni un certain Port en eaux profondes, ni quelque barrage hydraulique ou autoroute… mais impérativement la création des conditions pour que le Cameroun passe des nations ethniques à un Etat-nation.

Ce qui devient ainsi une exigence patriotique n’est pas une originalité du Messager. Nous voulons simplement rappeler au Chef de l’Etat, 25 ans après, sa promesse d’ « une société politique nouvelle » qui devait conduire la Cameroun « vers l’apothéose de la nation », au moment où les Camerounais redoutent, à tort ou à raison, que « l’après Biya » ramène leur pays à l’ère précoloniale d’affrontements tribalo-ethniques.

En 1987, Paul Biya écrivait pour ses compatriotes et pour le monde ce qui suit : « Compte tenu des potentialités humaines et matérielles de notre pays, je puis affirmer qu’un grand destin attend le Cameroun. Toutefois, il est indispensable et urgent que chaque Camerounais se rende à cette évidence que la concrétisation de cette espérance butte encore sur une pierre d’achoppement : l’absence d’une véritable nation due à l’existence des particularismes ethniques, religieux, linguistiques… Il faut donner à tous les Camerounais le sens de leur solidarité existentielle, base d’un déploiement optimal des forces vives indispensables à l’accélération du progrès général du pays »

Et de conclure : « Je considère donc la réalisation de l’intégration nationale, étape suprême de l’unité nationale, comme l’œuvre historique capitale et prioritaire que j’ai à entreprendre avec l’ensemble du peuple camerounais ».

M. Biya démontrait ainsi sa parfaite conscience que « le tracé arbitraire des frontières au moment du partage de notre continent entre les puissances coloniales, ne tint aucun compte de l’homogénéité ethnique ou socioculturelle des peuples concernés, dont certains furent répartis entre des territoires distincts tandis que d’autres, sans affinités particulières, se voyaient regroupés sous une même autorité politique ».

Et qu’il fallait « travailler à faire passer (notre pays) du stade de la simple union nationale à celui d’une véritable intégration nationale, de la simple coexistence actuelle des ethnies à leur transfiguration en une ethnie nouvelle aux dimensions de notre pays, de marcher résolument vers les cimes de la solidarité de notre peuple, vers l’apothéose de la nation. »

« Il faut alors (précisait le nouveau Président) créer en chaque Camerounais les conditions d’une conscience nationale si profonde que l’attachement primaire et instinctif aux valeurs et intérêts tribaux et régionalistes ne puisse plus la perturber ». Et que notre pays ne soit plus ce « lieu de rendez-vous d’une variété insoupçonnable de forces centrifuges et antagonistes, d’une infinité de communautés sectaires, voire hostiles, campant face à face en une sorte de veillée d’armes permanente où l’évidence des particularismes ethnico-géographiques est par trop frappante ».

Cette autopsie de la société Camerounaise qui semble d’une brûlante actualité est pourtant consignée depuis 1987 dans le « Pour le libéralisme communautaire » présenté alors comme le projet de société du Président, et revendiqué par le Rdpc, son parti. Lequel est alors engagé par le président, à « encourager l’émergence rapide de toutes les possibilités de solidarité inter-ethnique qui doivent conduire au dépérissement progressif des sectarismes actuels au profit d’espaces sociaux plus intégrés ». M. Biya indique dans cette perspective,  et entre autres « leviers de l’ascension vers la nation », que « le mouvement migratoire interne des Camerounais sera encouragé comme un facteur important de brassage des populations ».

Ainsi, plus de 10 pages (19 à 29) de ce qu’on croit à l’époque être la feuille de route du « Renouveau », portent la promesse du « parachèvement  de l’unité nationale ». Malheureusement, il faut bien se rendre à l’évidence que, comme pour la rigueur et la moralisation, quelqu’un ou quelque chose, quelque part, a décidé que les gouvernements successifs de M. Biya rameraient exactement à contre-courant  des intentions présidentielles énoncées, de telle sorte qu’à défaut de s’aggraver, les germes antérieurs  de division puissent demeurer.

Qui eût cru à ce moment-là que la Constitution de notre Etat unitaire  se modifierait 20 ans plus tard, non pour consolider le mouvement migratoire comme « facteur important de brassage des populations », mais pour consacrer au contraire le statu quo colonial d’ethnies-nations, en instituant la nationalité à deux vitesses d’autochtones et d’allogènes. Etablir constitutionnellement que deux enfants qui sont nés et ont grandi ensemble dans un village ou une ville, sont respectivement autochtone (donc natif) et allogène (donc étranger), parce que les parents de l’allogène sont venus d’un autre village, veut dire mécaniquement que aucun Camerounais n’est partout chez lui au Cameroun. Il ne peut donc prétendre à certains droits là où ses parents ou grands-parents ne sont pas nés.

Par exemple : les enseignants des mathématiques qui ne sont pas autochtones du Centre n’auront pas le droit d’enseigner à Yaoundé, et seront en surnombre et inutiles à Bafoussam, même s’il n’y a plus personne pour enseigner  les maths dans les lycées de Yaoundé. Cela s’est fait et vu. Quand ensuite au Baccalauréat  les étudiants du Centre auront zéro en maths, ceux de l’Ouest auront 18/20 et seront accusés de tricherie.

M. Biya et ses « élites intérieures et extérieures » donnent l’impression de penser que le Cameroun serait déjà un pays émergent si chaque citoyen nanti de savoir et de compétence ne pouvait se mettre qu’au service du village dont il est autochtone. Et ce n’est pas le fait pour chaque ministre ou chaque responsable nommé par le chef de l’Etat, de recevoir de l’argent public pour aller organiser une fête privée de remerciements dans son village, qui démentirait cette impression. Il constitue au contraire une des preuves concrètes de « l’ethnicisation du pouvoir » dont nous promettions lundi dernier de vous parler aujourd’hui.

Pris dans le sens des auteurs de l’ouvrage collectif « Constructions identitaires en Afrique » cité précédemment, l’ethnicisation est une pratique qui consiste, (dans une gouvernance s’entend) en la « transformation de l’ethnie en catégorique politique centrale, ou la volonté de le faire, (de sorte) qu’elle devient l’objet principal de la loyauté, le but et le moyen de toute action, entraînant la mobilisation des ressources publiques à son profit exclusif ou préférentiel, ainsi que la discrimination d’autres groupes ». Nous partagerons donc l’analyse du Pr David Simo, selon laquelle, l’ethnicisation est une opération stratégique dans la lutte pour l’allocation des ressources, dans un espace étatique donné, et qui sert à asseoir la carrière de l’élite.

On ne pouvait  mieux décrire la prévalence d’un système ethnico-prébendier, dont le credo est que hors de l’Etat administratif  il n’y a point de salut alimentaire, et que le « gâteau national » n’étant pas suffisant pour toutes les ethnies, tout doit être fait pour que certaines ne parviennent pas à table, ou ne puissent que ramasser les miettes, si elles en tombent.

Il existe dans le monde, y compris en Afrique, des nations qui se sont construites par l’intégration de leurs composantes ethniques de base, grâce à l’intelligence, la compétence et la volonté politique de leurs élites dirigeantes. Pourquoi au Cameroun, le Président Biya, les partis politiques, et même paradoxalement ces gens qui parlent au nom des Eglises chrétiennes, croient-ils que l’impossibilité de coexister, de vivre ensemble les unes pour les autres, et avec les autres, serait immanente à la préexistence des ethnies ?

Et pourquoi faute de vouloir construire leur intégration, se croient-ils obligés d’instrumentaliser les ethnies les unes contre les autres, comme dans une volonté objective de pulvériser le pays ? Ne sachant pas à qui profiterait une guerre civile dans notre pays, nous considérons que l’ultime grand chantier aujourd’hui, pour le Président Biya, est, à tout le moins, d’amorcer une solution à la question ethnique.

Jean Baptiste Sipa (Le Messager)

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