26/09/2012 00:46:38
Le retour de Kankan, Jean Miché...
L’esprit du défunt  est-il heureux de s’échapper de l’apesanteur pour négocier sa transition vers l’au-delà, où s’affairent à l’accueillir l’ange du paradis ou le démon de l’enfer, chacun en ce qui le concerne, selon qu’il était ange ou démon sur terre ?
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Un visage bouffé par une barbe grise que ne visite aucune lame de rasoir. Des lèvres proéminentes. Une veste mangée par les mites. Un pantalon aux relents ‘destroy’ avant la lettre. Une démarche qui laisse supposer un pied bot. Une voix nasillarde et voici le personnage campé. Kankan. Jean Miché pour les intimes. Le chéri de ces dames. Pour tout dire le ‘bonbon alcoolisé’ qui « fait ce qu’il voit et ne fait jamais ce qu’il ne voit pas ».

Ici s’arrête la description du plus grand comédien camerounais de tous les temps. A la gestuelle s’ajoutent des dialogues savoureux, qui campent la société camerounais d’hier tel qu’elle est devenue aujourd’hui, croquant à pleines dents les faux jetons et les faux cols. Une société sans repères où la morale a foutu le camp. Un lupanar géant, avec des gigolos, des escrocs à la petite semaine, des jeunes frimeurs et de vieux schnocks. Kankan, c’est l’histoire de ces trente dernières années, vu par un précurseur incisif qui peint sans pitié l’homo camerounensis.

De « l’élève international », en rupture d’école mais tricheur patenté qui maîtrise l’ordinateur et fabrique de faux bulletins scolaires, à « la vérité du Malam », ces docteurs traditionnels pluridisciplinaires qui hantent les allées de la République, du sous-quartier au cabinet ministériel, promettant la guérison du Sida et la promotion. Ses sketches sont nombreux. « Jean Miché Kankan au commissariat » nous montre les droits de l’Homme en digue-digue, où la bastonnade est de rigueur pour le café des suspects.

De la  « fille du bar », flanquée de son gigolo à la « carte d’identité », ce sésame objet de toutes les manipulations, où la nationalité camerounaise est voisine des pipis de chats, « Donne moi mon photophié ! » dit Kankan qui attaque avec une satire efficace le mauvais fonctionnement des services publics. Le ton est donné. Jean Miché Kankan, flanqué de l’inusable Hélène, la femme qu’aucun homme n’aimerait avoir. Véritable dragon conjugal, autoritaire, irascible, ne laissant pas un pouce de terrain au vieux planteur de Mbouda, perdu dans l’univers urbain de permis de conduire, de Mst et de bien d’autres situations sociales aussi fictives que réelles.

Les tribulations de Kankan dans « Le mauvais payeur » déclinent la société actuelle où la mort est devenue une industrie autour de laquelle le bizness n’a rien à voir avec la compassion. Kankan avait prêté de l'argent à un ami, qui est malheureusement mort avant de le rembourser. Qui fait le mort pour ne pas le rembourser. Ce n’est pas nouveau. Après plusieurs péripéties, rendu à la morgue où il découvre enfin son ami sans sa voiture, sans son argent, Kankan ne se décourage point. Kankan n’accepte pas cette situation. Comment quelqu’un peut-il mourir sans lui rembourser son dû ? En plein désespoir, il croit lire un sourire sur le visage du mort. Docteur dit-il à l’homme en blanc aussi faux qu’un jeton, « je lui ai vu. Il a rit. Pique lui une piqure, pour qu’il se réveille. Il me rend mon argent et il ‘ré-mort’.»

Cynique ? C’est l’évidence même. Kankan avait tout vu. Ces débiteurs qui organisent leurs obsèques afin d’échapper aux créanciers, changeant d’identité et de nationalité. Des morts plus vrais que nature, sur des mises en bières vides où se lèvent des coudes dégoulinant, et des tombes superbes, avec des veuves dopées au menthol, pleurant jusqu’à pierre fendre, libérant des voix éraillées où la douleur le dispute au grotesque. La mort, vraie ou fausse ne repousse plus personne. Elle rapporte de l’argent. Elle fait vivre toute une faune qui grouille autour des obsèques. Entre les cercueils, le corbillard, la toilette du corps, les tricots et les foulards à l’effigie du mort, l’habillement de la maison funéraire, les faire-part enjolivés d’épitaphes qui contentent les hauts faits et les nombres de diplômes obtenus, les cameras, le cortège de motos, les charters de pleureuses, le service traiteur dernier cri, le défilé aux toilettes chatoyantes, et le clergé qui s’en mêle, payé a prix d’or pour faire plus vrai que nature, débitant l’évangile avec les tremolos de circonstances, où la vie éternelle est vendue aux accents d’espoir… la mort se porte bien chez nous.

Bien sûr personne ne demande l’avis du mort. Déjà élu au boulevard des allongés, il n’est plus qu’un faire valoir pour agapes tarifés. Il se laisse tripoter par le légiste, le croque-mort, les matrones. Il se laisse habiller comme un ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, le temps d’un enterrement de première classe, il se laisse bercer, le con, par les épitaphes qui débitent ce qu’il n’était pas et qu’il ne deviendra plus. Mais parfois, entre la levée du corps, la veillée et l’absoute de monsieur le curé, quand on y regarde de très près, on voit un sourire énigmatique se dessiner sur les lèvres maintenant figées du défunt. Est-il content d’échapper au cirque des hommes ? Fait-il un pied de nez à sa veuve qui organise déjà sa disparition ? Lit-il les pensées de ses rejetons qui déjà ne pensent plus qu’à la succession ? L’esprit du défunt  est-il heureux de s’échapper de l’apesanteur pour négocier sa transition vers l’au-delà, où s’affairent à l’accueillir l’ange du paradis ou le démon de l’enfer, chacun en ce qui le concerne, selon qu’il était ange ou démon sur terre ?

Si l’occasion lui était donnée, sûrement que le défunt ne reviendrait pas. Ni pour ses funérailles où des ripailles sont organisées en son nom, ni pour récupérer son crâne décapité que l’on croit chargé de toutes les forces mystico-traditionnelles, ni pour rembourser l’argent qu’il avait emprunté à Kankan, déjà parti depuis des lustres vers l’au-delà, sans laisser d’héritiers susceptibles de reprendre son bâton de roi de la satire, qui auscultait le Cameroun et le soignait d’un rire tonitruant, que ne renvoi plus aucun écho, dans ce vaste théâtre du clair-obscur où la sinistrose est devenue endémique…

Bon mercredi et à mercredi
  
Edking
Le Messager

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