01/10/2012 01:04:07
Banalisation de la souffrance
Les Camerounais ont-ils été créés pour servir de souffre-douleur à leurs dirigeants ?
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Les Camerounais ont-ils été créés pour servir de souffre-douleur à leurs dirigeants ?

Monsieur G.S. arrive dans une formation de santé de Douala avec sa compagne enceinte et en plein travail d'accouchement. Le personnel du centre de santé lui demande 1500f pour le carnet et consultation; il remet la somme demandée. Le personnel lui dit d'apporter 35000f (trente-cinq mille francs) sans lesquels aucune assistance médicale n'est possible.

G.S. supplie ce personnel de commencer à assister sa compagne en attendant qu'il aille chercher la somme exigée. Devant le refus catégorique de celui-ci, il court à la recherche de l'argent demandé et dont dépend la survie au moins de sa femme. A son retour, il trouve abandonnés devant la porte de la salle d’accouchement, sa compagne et les jumeaux qu'elle venait d’accoucher. A la merci du vent du froid les nourrissons sont encore arrimés à leur mère par leur cordon ombilicale. G.S. parvient à les en libérer, et alors qu’ils sont déjà presque sans vie entre ses mains, il chercha en vain dans les différentes structures hospitalières des couveuses pouvant les maintenir en vie. Sur ces entrefaites, les jumeaux finissent par rendre l’âme entre ses mains, et il n’a plus que ses yeux pour pleurer. C’est alors qu’il transporte sur le plateau d’une Chaine de télévision de la place, ses deux bébés, pour faire connaitre sa tragédie aux téléspectateurs du Cameroun et du monde.

Et la Chaine ne se fit pas prier pour diffuser la scandaleuse image des deux cadavres de nourrissons. Les formations hospitalières publiques camerounaises regorgent de telles histoires, où sont souvent en scène des malades (pauvres) qui meurent avec leurs ordonnances médicales posées à leur chevet, ou encore des mamans séquestrées dans des hôpitaux pendant des mois pour non-paiement de leur facture d’hospitalisation. Le paradoxe, c’est qu’une formation hospitalière, qu’elle soit publique ou privée, devrait être l’endroit où tout patient trouve un peu d’humanité, puisqu’on y va pour réparer les pannes de santé.

Un cortège officiel traverse régulièrement les localités d’une région, avec une vitesse telle que des villageois surpris sur la route sont blessés ou tués. Personne ne s’occupe ensuite des blessés qui doivent se débrouiller pour se soigner. Les morts, eux, sont transportés dans une voiture-ambulance vers une destination X. Ils sont ramenés quelques jours plus tard dans de jolis cercueils gracieusement offerts à leur famille, et accompagnés de rondelettes enveloppes si persuasives, aux fins des obsèques, que les familles des victimes souhaiteraient continuer dans leur silencieuse douleur, à multiplier de tels accidents.

Comme Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, les populations de la contrée sont des stoïciens qui s’ignorent, mais à qui Bossuet dirait volontiers : « supporte et abstiens-toi ». Tout le monde se souvent de l’affaire Vanessa, cette jeune (étudiante, parait-il ?) dont le bébé a été volé de sa couveuse dans un hôpital de Yaoundé dans des circonstances d’insensibilité incroyable. Il s’agit ici d’une souffrance imposée à la femme par une femme, avec la complicité des femmes, dont l’impunité reste institutionnellement garantie. A-t-on idée de la souffrance d’une « fille-mère », non seulement dont l’enfant disparaît sans qu’elle puisse savoir s’il est mort, s’il a été vendu ou s’il est confisqué par quelqu’un en mal de maternité, mais qui est ensuite livrée à la vindicte, et humiliée par ceux qui auraient dû lui faire justice, avant de se trouver devoir passer à sa vie dans les tribunaux pour prouver qu’elle n’a pas menti ?

Dans un quartier anonyme de la ville cosmopolite de Douala, une femme qui n’a rien fait de mal à personne se bat depuis une décennie pour survivre à des individus que son violant de mari introduisit jadis dans leur concession, comme locataires. Quelques années après leur mariage, leur couple lui est devenu infernal en raison des sévices de son époux, jusqu’à ce qu’elle s’en sépare (avec la garde des enfants), il y a trois autres années, au terme de presque cinq ans de procès en divorce. Pendant qu’ils étaient encore ensemble, un couple de locataire (mari gendarme et femme policière), est venu s’installer dans une dépendance de leur concession sur contrat à durée indéterminée avec son époux.

Alors qu’elle était en procès de divorce, elle a fait l’objet de tentative de viol de la part de leur locataire, puis d’agression collective et de menaces de mort avec arme automatique de la part du couple locataire, avec la complicité active de son époux. Lequel est aujourd’hui décédé après avoir dû quitter le domicile conjugal à la faveur du divorce. Comme un malheur ne vient jamais seul, cette dame ayant perdu son emploi pendant qu’elle était en séparation de corps avec son mari, se trouve donc depuis ces dernières années dans une chaine de procès contre ses locataires qu’elle a logiquement attrait en justice pénale, civile et militaire. Condamnés seulement à évacuer la concession dont la femme était propriétaire bien avant d’y épouser son mari et l’est toujours, ses adversaires ne sont jamais partis. Ils ont même construit un mur pour morceler sa concession. Dans ses dossiers de tentative de viol, d’agression et de menaces à main armée, ses adversaires ont toujours bénéficié des meilleures complicités de corps, depuis les enquêtes préliminaires jusqu’à l’exécution des décisions judiciaires à leur encontre.

Les juges n’ont jamais eu le courage de les envoyer en prison, et de se déclarer incompétents pour qu’elle saisisse le tribunal militaire. Elle a même dû faire deux semaines de prison ferme pour outrage à la cour. Aucun avocat n’a pu, ou voulu l’accompagner jusqu’au bout de sa souffrance. Elle n’a pas d’argent. Après quelques années de retard, ses enfants vont à l’école aujourd’hui grâce aux œuvres de charité des Eglises. Et elle continue de battre le pavée du Palais de justice de Ndokoti parfois en demandant l’argent du taxi au curé de sa paroisse, pour s’entendre signifier d’autres renvois de son affaire, en se demandant désormais d’où lui vient autant de courage pour affronter le cynisme de ses adversaires, et l’insensibilité des avocats et des juges.

A d’autres niveaux de la République, et dans des domaines divers, ils sont nombreux, trop nombreux sans doute à subir, du fait de l’Etat ou de tierces personnes, des situations de maltraitance et de torture morale lancinantes ou infinies et pernicieuses, où le citoyen est absolument anéanti et sans recours, parce que l’autorité publique est cynique ou inexistante, et le système judiciaire inique ou impuissant. Passons outre toutes les règlementations qui sont faites, à tête chercheuse souvent, pour compliquer tous les parcours du citoyen vers la jouissance de ses droits, et continuons. La liquidation des sociétés d’Etat a mis en chômage des dizaines de milliers de citoyens. D’autres ont été expropriés pour cause d’utilité publique ou de cupidité civile. Tous attendent leurs indemnisations depuis 15 à 20 ans, alors que des milliards cfa ont été en leur temps débloqués pour eux.

Des prévenus présumés innocents font de 1 à 15 ans de détention sans jugement définitif, et parfois plus longue que la durée maximale des peine prévues pour le délit dont ils sont accusés. Des agents de l’Etat voient leurs salaires bloqués durant plusieurs années et finissent par devoir écrire au président de la République, après avoir vainement saisi tous les ministères compétents et la Justice, sans pour autant rentrer dans leurs droits. Et bonjour la déscolarisation des enfants et la dislocation de la famille. La souffrance humaine indicible qui découle de cet état des choses, et qui est banalisée comme si le Camerounais était créé pour la souffrance, est bien le signe que ce pays est aux mains du diable et ses démons, eux qui ne se nourrissent que de la souffrance et du sang des enfants de Dieu. C’est ce commentaire de vie que nous vous présentons aujourd’hui en guise d’éditorial.

Jean Baptiste Sipa
In Le Messager

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