01/10/2012 01:40:51
1990-1992. Comment la démocratie est confisquée au Cameroun
Les soubresauts politiques du début des années 90 ont laissé la place à un one man show du président Biya qui fonctionne sous le mode «roue libre». 22 ans après l’instauration du multipartisme, le Cameroun vit une démocratie confisquée qui obère toute possibilité d’alternance au sommet de l’Etat.
Le Messager
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Les soubresauts politiques du début des années 90 ont laissé la place à un one man show du président Biya qui fonctionne sous le mode «roue libre». 22 ans après l’instauration du multipartisme, le Cameroun vit une démocratie confisquée qui obère toute possibilité d’alternance au sommet de l’Etat.

Au centre de cet échec monumental, trois partis qui avaient porté l’espoir du peuple de changement. Mais surtout trois hommes qui apparaissent aujourd’hui comme des alliés objectifs du pouvoir : Fru Ndi, Bello Bouba, Dakolé Daïssala. En 1989, dans sa rubrique Takala et Munyenga, Le Messager évoque le monolithisme politique au Cameroun. Pius Njawe et JB Sipa sont interpellés par la police politique. Quelques mois plus tard, en 1990 c’est le coup d’envoi non officiel du début du processus démocratique camerounais avec la création d’une " Coordination nationale pour la démocratie et le multipartisme " qui vaudra à Me Yondo Black, ancien bâtonnier et à plusieurs personnes d’être arrêtés pour sédition, subversion, affront au chef de l’Etat en février 1990.

Malgré le refus officiel du multipartisme, John Fru Ndi lance en mai 1990 à Bamenda, le Social Democratic Front (Sdf) lors d’une marche dont la répression cause la mort de 6 personnes. Le 4 juillet 1990 enfin, le président Paul Biya accepte d’abandonner le monopole politique exercé par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) créé en 1985 sur les cendres de l’Union nationale camerounaise (Unc) de l’ancien président Ahidjo. Dès le mois de décembre 1990, l’Assemblée nationale adopte une série de lois parmi lesquelles une loi sur la liberté d’association et de création de partis politiques.

Le Premier ministre Sadou Hayatou ouvre le 30 octobre 1991, la conférence tripartite gouvernement-opposition-société civile destinée à définir le cadre électoral et l’accès aux médias publics. Celle-ci se tient le 1er mars 1992. Elle est boycottée par le Sdf. Le Rdpc, l’Undp (Union nationale pour la démocratie et le progrès) de Bello Bouba Maïgari, le Mdr (Mouvement pour la défense de la République) et une aile de l’Upc conduite par Kodock se partagent les 180 sièges du Parlement avec respectivement 88 pour le Rdpc, 68 pour l’Undp, 18 pour l’Upc et 6 députés pour le Mdr. Le pouvoir risque alors de basculer du côté de ceux qu’on croyait être les forces progressistes, surtout parce que le 11 octobre 1992, des élections présidentielles sont organisées. Le président Biya est réélu avec 39,9 % des voix, contre 35,9 % pour J. Fru Ndi (Sdf) et 19,21 % pour B. Bouba Maïgari (Undp).

Le pouvoir est accusé de fraudes par l’opposition et la validité des élections est mise en doute par une Ong américaine de scrutateurs, le " National Democratic Institute ". Des émeutes éclatent dans le Nord-Ouest où l’état d’urgence proclamé, des leaders de l’opposition radicale sont arrêtés ou mis en résidence surveillée (cas de J. Fru Ndi).

Mais ni à l’Assemblée nationale, ni dans la rue, la panique du pouvoir ne s’est muée en déconfiture. Owona Nguini observe que «Le système politique camerounais à évolué des années 1990 jusqu’aux années 2010. Ce qui parait caractériser cette évolution c’est précisément le fait que la transition démocratique ait avorté. Si l’évolution a été pluraliste, un certain nombre de caractéristiques du système monopolistique et autoritaire qui avaient prévalu des années 60 aux années 90 sont restés. Se faisant, on ne peut pas considérer que le Cameroun ait réussi sa transition démocratique et qu’il veut éventuellement envisager de la consolider. Au fond, même si la forme institutionnelle a changé, en passant d’un Etat de parti unique à un Etat de multipartisme, cela ne signifie pas que les techniques d’administration et de gouvernement aient été véritablement transformées. Celles – ci font toujours un recours abondant à l’obstruction, à l’intimidation, à la coercition et à la répression ».

Et il y aura, pour l’aider, trois icônes politiques qui aideront et conduiront le Rdpc à reprendre du poil de la bête et à installer durablement le président Biya dans un règne sans partage. Le Sdf, l’Undp et le Mdr survivent aujourd’hui tant bien que mal sous le joug des pères fondateurs, qui s’accrochent comme bouée de sauvetage à des partis moribonds où les forces du progrès sont combattues avec la dernière énergie. Selon Owona Nguini : « Ce qui est sûr c’est que le leadership durable est une caractéristique prévalant chez les dirigeants des partis au Cameroun, du Rdpc à l’Undp en passant par le Sdf et toutes les autres formations politiques quelles que soient leur importance et leur représentativité, on constate généralement que les leaders essayent de durer le plus longtemps possible.» Après une première aventure en 1992 alors que son parti était le parti d’opposition le plus représenté à l’Assemblée nationale avec 68 députés, le père fondateur de l’Undp et ancien Premier ministre de Paul Biya s’était senti pousser des ailes. Approché pour un accord de gouvernement avec le Rdpc, il est blousé. On va lui préférer deux de ses lieutenants, Issa Tchiroma et Hamadou Moustapha, qui vont se retrouver au gouvernement.

D’une législature à l’autre, de 1992 à 1997, l’Undp de Bello Bouba est passée de 68 députés à seulement 16. Pour se retrouver aujourd’hui à raser les murs, réduite à une peau de chagrin. L’Undp n’est plus représentée à l’Assemblée nationale et Bello Bouba qui ne représente plus que lui-même depuis que l’Undp s’est jeté dans les bras du Rdpc se contente désormais d’un strapontin. Jadis deuxième force politique du pays, le parti qu’animait lors de sa création de fortes personnalités telles que Samuel Eboua, a perdu tout son lustre pour avoir choisi le mauvais cheval. Pourtant, à sa création, beaucoup voyaient ce parti comme une autre alternative politique aux côtés du Sdf et du Mdr contre le Rdpc.  Le parti de M. Dakolé Daïssala, le Mouvement démocratique pour la défense de la République (Mdr), légalisé le 9 octobre 1991 n’a jamais tenu de congrès. Président fondateur unique et caissier de son mouvement, Dakolé Daïssala avec ses six députés en 1992 a vendu ‘cher’ son ralliement au parti au pouvoir, ce qui a permis au Rdpc de retrouver son allant. En offrant ses députés qui garantiront au pouvoir une majorité absolue au Parlement, M. Dakolé sauvera le régime d'un revers historique et ce faisant changera le destin politique du Cameroun, alors que le pays était à une signature de l’alternance.

Dakolé est un récidiviste qui sait compter ses dividendes. Tout en sachant que le Mdr ne pèse plus politiquement, il a soutenu la révision constitutionnelle de 2008 qui a fait sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels au Cameroun. Ce qui à permis à Biya de briguer un nouveau mandat en 2011. Contre quoi ? Et son parti semble définitivement noyé, alors que le pouvoir fait sans coup férir son one man show…

Le président de la République concentre aujourd’hui tous les pouvoirs. Il incarne à la fois les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. L'opposition camerounaise n'est jamais parvenue à obtenir la majorité au Parlement. Justement, le Sdf est le parti qui aura le plus marqué la vie politique au Cameroun. Né dans le sang en 1990, il s’est affiché deux ans plus tard comme une force d’alternance. Las, à l’élection présidentiel de 1992, il n’a pas su sécuriser ses votes, alors que le pouvoir chancelant s’accrochait comme il peut, usant de toutes les artifices et subterfuges, négociant désespérément pour ne pas sombrer, tant aux législatives de la même année qu’à la présidentielle controversée, pour dire le moins.

Aujourd'hui, d’erreurs d’appréciation en tergiversation, le Sdf a perdu sa superbe et le chairman est devenu le pantin de Biya, qui lui laisse uniquement quelques espaces d’expression pour l’essentiel. « Le Sdf est largement fragilisé. Son leader est usé et manque de propositions au niveau programmatique et idéologique. » A quelques semaines du renouvellement du personnel politique à l’occasion du congrès du Sdf, le parti peut-il relancer la machine ou va-t-il s’engluer dans les querelles intestines qui fondent sa marque de fabrique ? Le Cameroun et la démocratie y trouvent-ils leur compte?

Edouard Kingue

Focal. Si le Cameroun démocratique m’était conté

Jusqu’à ce jour, il est constant que le gouvernement n'a pris aucune mesure concrète pour mettre en œuvre les autres réformes constitutionnelles de 1996 qui prévoyaient une plus grande indépendance des organes législatif et judiciaire. Nombreux sont ceux qui, en 1991, croyaient au changement lorsque le président Paul Biya promulgue les lois sur les libertés qui ont instauré le multipartisme au Cameroun. Hilaire Kamga, porte-parole de la Plate-forme de la société civile pour la démocratie note : « Depuis 1960, le même système est resté en place, c'est-à-dire le système néocolonial d'abord incarné par le premier président, Ahmadou Ahidjo, puis par Paul Biya depuis 1982. Les mécanismes de ce système basé sur les réseaux, la mafia, ont tellement gangréné la société qu'il n'était pas possible pour les forces de se structurer et de s'organiser sur le long terme face au pouvoir. Il y avait une trop grosse mainmise des réseaux mafieux néocoloniaux, qui rendait l'alternance impossible. Mais aujourd'hui, bien heureusement, la nouvelle génération est déterminée à prendre son destin en main.»

Cette péroraison pour intellectuels de salon cache mal la réalité du terrain pour plusieurs raisons parmi tant d’autres :

1/Aux termes de la loi constitutionnelle du 18 janvier 1996, le Cameroun est un Etat unitaire décentralisé. Cette disposition est censée trancher le débat sur le fédéralisme introduit par la partie anglophone.

2/Le parlement est bicaméral et a l’initiative des lois avec le président de la République. L'Assemblée nationale compte 180 députés élus pour 5 ans. Le Sénat qui n’est toujours pas installé, devrait compter 100 membres à raison de 10 sénateurs par région, dont 7 élus et 3 nommés par le président de la République pour 5 ans. L’Assemblée nationale peut renverser le Premier ministre par une motion de censure ou en lui refusant sa confiance.

3/Le Conseil constitutionnel est composé de 11 membres nommés pour un mandat unique de 9 ans ainsi que des anciens présidents de la République qui siègent à vie. Il est l’instance compétente en matière constitutionnelle. Il statue sur la constitutionnalité des lois, traités internationaux, les règlements intérieurs et les conflits d’attribution entre les institutions de l’Etat, entre Etat et régions et entre régions. Il est aussi compétent en matière de contentieux électoral se rapportant aux présidentielles, aux législatives et au référendum. Ses décisions ne sont pas susceptibles de recours. Sa saisine, limitée au président de la République, aux présidents des deux chambres du Parlement et au dixième des députés, n’est pas ouverte aux simples citoyens.

4/Il devrait exister également une Haute Cour de justice jugeant le président de la République en cas de haute trahison ou les membres du gouvernement en cas de complot contre la sûreté de l’Etat, ainsi qu’un conseil économique et social aux compétences consultatives. Quand au code électoral, il est urgent d’attendre…des lendemains meilleurs

Edking

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