05/05/2009 04:29:45
Expulsée du Canada
Sylvie Mendo Me Ntyam est arrivée à Montréal en mai 2003. Elle a été condamnée à être expulsée du pays, loin de ses enfants, après qu'elle eut quitté l'homme qui promettait faussement de la parrainer.
La presse
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Est-il normal qu'une femme qui prend son courage à deux mains pour dénoncer une situation de violence conjugale soit punie par les autorités canadiennes pour l'avoir fait? C'est pourtant ce qui arrive à Sylvie Mendo Me Ntyam, condamnée à être expulsée du pays, loin de ses enfants, après qu'elle eut quitté l'homme qui promettait faussement de la parrainer.

Originaire du Cameroun, Sylvie est arrivée à Montréal en mai 2003. Elle est tombée amoureuse d'un homme, réfugié africain lui aussi, rencontré dans un cours d'anglais. «Il m'avait dit qu'il avait été marié et divorcé et qu'il voulait une femme avec qui vivre le reste de ses jours», m'a-t-elle raconté tout doucement.
J'ai rencontré Sylvie au centre de détention d'Immigration Canada à Laval.   C'était la veille de son expulsion. L'endroit, sinistre, sous haute surveillance, est entouré de barbelés. J'y accompagnais Blandine Tongkalo, directrice de la maison d'hébergement Transit 24, où Sylvie s'était réfugiée depuis janvier, fuyant son conjoint violent. Elle était venue lui porter sa valise noire et son sac à main. C'est tout ce qui lui reste de son aventure canadienne.

  Sylvie nous attendait, assise bien droite, dans sa robe de tulle rose et son veston noir. Une belle femme de 40 ans, regard sombre, lèvres charnues, cheveux soigneusement rangés dans un chignon tressé. Elle n'avait pas l'air en colère. Elle avait surtout l'air triste, dépossédée. «La journée est trop longue, la nuit est trop longue, tout est long», a-t-elle murmuré. Blandine, qui l'avait vue la veille, au moment où elle avait dû faire ses adieux à ses enfants, ne l'a pas reconnue. «On dirait qu'elle a vieilli tout d'un coup.»

Sylvie m'a raconté son histoire d'un ton monocorde. Le plan, c'était qu'ils se marient et qu'ils aient des enfants. «  Sois tranquille, je vais te parrainer», lui disait-il. Il ne l'a jamais parrainée. Ils ne se sont jamais mariés. Et ils ont eu trois enfants. Deux filles et un garçon, aujourd'hui âgés de 4 ans, 3 ans et 1 an.
Sylvie dit que son conjoint la harcelait pour qu'ils aient des enfants. Et les promesses de mariage et de parrainage? Des promesses en l'air. Tout en la nourrissant d'espoir, l'homme qu'elle aimait trouvait toujours des prétextes pour se défiler. Elle s'est donc retrouvée à vivre pendant toutes ces années dans la clandestinité, sa demande de statut de réfugié ayant été rejetée. Sans statut, sans droit, dans un foyer violent, à la merci d'un conjoint qui menaçait toujours de la dénoncer pour mieux la garder sous son emprise.

Avec le temps, la situation est devenue invivable. Violence, intimidation, menaces. À bout de forces, Sylvie a fini par se réfugier dans un centre pour femmes battues avec ses trois enfants.   Elle a fait une dénonciation à la police, dans laquelle elle a tout raconté: les fausses promesses, l'humiliation, les insultes, la fois où il a menacé de la tuer et où il a cassé la porte de la chambre des enfants où elle s'était réfugiée, les coups qui ont suivi, les nuits passées dehors après avoir été chassée de la maison. «Un soir, il a mis mes effets personnels dehors. J'ai passé la nuit dans un abri d'autobus. J'avais très peur de lui, il me disait: «Si tu appelles la police, ils vont t'expulser au Cameroun, dans ton pays.» J'avais très peur aussi de la police.»

Il y eut plusieurs épisodes de ruptures et de réconciliations.Et puis un jour, en faisant le ménage, Sylvie a découvert des papiers de Western Union lui laissant croire que son conjoint avait envoyé 900$ en Afrique pour parrainer une autre femme. Elle a finalement compris que son plan était de se débarrasser d'elle comme d'une vulgaire marchandise, de la séparer de ses enfants et de faire venir cette autre femme pour la remplacer. C'en était trop. Elle a décidé de le quitter une fois pour toutes. Et il a fini par mettre sa menace à exécution: elle a été livrée aux autorités.  

C'est ainsi que Sylvie s'est retrouvée en détention avant d'être expulsée vers les États-Unis, jeudi. Elle ne sait pas où elle ira, comment elle survivra, comment elle arrivera à revoir ses enfants, qui sont toute sa vie. Mardi, elle a tenu à les voir pour la dernière fois au centre de détention. Sa fille de 4 ans voyait bien qu'il se passait quelque chose d'anormal dans cet édifice entouré de barbelés. Elle disait: «J'ai besoin de ma maman.» Sylvie a serré ses trois petits dans ses bras. «Les mots me manquaient»,  m'a-t-elle dit, encore en état de choc. Les enfants pleuraient à chaudes larmes. Blandine, qui les accompagnait, pleurait aussi. «C'est un des cas les plus tristes que j'aie vus», m'a dit celle qui travaille auprès des femmes victimes de violence depuis 20 ans. «Même des agents formés pour avoir le coeur dur pleuraient.»

J'en reviens à ma question du départ.Est-il normal qu'une femme qui prend son courage à deux mains pour dénoncer une situation de violence conjugale soit ainsi punie par les autorités canadiennes?   N'y a-t-il pas un devoir de protéger les femmes aux prises avec cette violence? Cette expulsion est-elle vraiment dans l'intérêt des trois enfants arrachés à leur mère? Comment la mère pourra-t-elle honorer sa garde partagée dans une telle situation?

Dans les cas de parrainages qui ouvrent la porte à des abus, Immigration Canada tient compte de la nécessité de protéger les victimes de violence familiale. Il existe aussi des mécanismes pour protéger les immigrées qui travaillent dans l'illégalité et qui osent dénoncer les abus de leurs employeurs. Pourquoi ces mêmes mécanismes n'ont-ils pas été mis en place ici?

J'ai appelé l'avocate de l'ex-conjoint pour obtenir sa version. Elle ne m'a pas rappelée. À Citoyenneté et Immigration Canada, la porte-parole, Jacqueline Roby, reconnaît que la situation est aussi absurde que difficile. Mais elle prétend que son ministère n'a pas été mis au courant de la situation et que, s'il avait su, il aurait pu agir. «C'est au requérant de faire valoir ses arguments.»

Or, l'avocat de Sylvie, Stewart Istvanffy,a bel et bien demandé un sursis administratif pour motifs humanitaires à l'Agence des services frontaliers, qui travaille en collaboration avec Immigration Canada. La demande est restée sans réponse. L'Agence a refusé de répondre à mes questions   , prétextant la confidentialité du dossier.

Au final, le message troublant que les autorités canadiennes envoient aux femmes sans papiers qui vivent le même cauchemar, c'est qu'elles feraient mieux de continuer à subir les coups sans rouspéter. Pendant ce temps, quelque part à la frontière des États-Unis, une femme seule, anéantie, une valise noire à ses pieds, pleure ses trois enfants.

Rima Elkouri

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