16/10/2012 00:57:11
Erdogan : la piraterie aérienne, comme ersatz de guerre ?
Ce nouvel «incident aérien» témoigne de la stratégie de la tension du gouvernement turc, qui refuse de perdre la face en dépit de l’échec de plus en plus évident de sa politique de déstabilisation politique et militaire de son voisin, alors que le nombre de réfugiés syriens sur son territoire aurait atteint le cap des 100 000.
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Erdogan

Alors que Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe, a nié, catégoriquement, que l’avion de ligne syrien, en provenance de Moscou et détourné par deux appareils turcs, sur Ankara, ait transporté du matériel militaire en contravention avec la réglementation internationale. Les autorités turques ont immobilisé, sur l’aéroport d’Erzerum, (Est de la Turquie) un avion cargo de la compagnie nationale Air Arménie, qui voyageait d’Arménie, en Syrie. Evidemment, le prétexte de ce nouvel excès de zèle est la présence éventuelle de matériel militaire russe, à destination de l’armée syrienne. Mais les inspecteurs turcs n’ont rien trouvé d’autre, dans l’avion, que sa cargaison d’aide humanitaire, à destination de la population d’Alep.

Lavrov pas content

Mais ce nouvel «incident aérien» témoigne de la stratégie de la tension du gouvernement turc, qui refuse de perdre la face en dépit de l’échec de plus en plus évident de sa politique de déstabilisation politique et militaire de son voisin, alors que le nombre de réfugiés syriens sur son territoire aurait atteint le cap des 100 000.

Si l’on ne signale plus de tirs de mortiers turcs, censés répliquer à des tirs syriens, Erdogan a déployé de nouveaux renforts terrestres et aériens sur sa frontière.

Cette politique d’escalade et de menaces vaut pour l’heure à la Turquie des complications de ses relations avec La Russie, l’Iran, l’Irak et, bien sûr l’Arménie. Et le soutien embarrassé et platonique de l’OTAN.

On sait que sur l’affaire de l’avion syrien détourné, Lavrov a été très clair et très ferme, expliquant que les soutes de l’appareil ne renfermaient, en fait de matériel de guerre russe, que des pièces détachées de radar, articles autorisés par les conventions aériennes internationales et donc vendues et convoyées vers le client syrien. Lequel a réclamé à Ankara la restitution de ce matériel saisi.

Exigence légitime mais qui a peu de chance d’être satisfaite vu le comportement du gouvernement Erdogan qui a décrété l’interdiction du survol de son territoire par des avions commerciaux syriens. En réponse Damas a interdit le ciel syrien aux avions de ligne turcs, ce qui représente une nouvel effet commercial pervers pour la Turquie.

La guerre, vraiment ?

Cette politique de piraterie aérienne – des sources russes comme la chaîne Russia Today confirment les violences faites par des policiers turcs à l’équipage et à des passagers de l’avion syrien pour leur faire signer de fausse déclarations d’atterrissage d’urgence – est clairement une provocation. Mais traduit-elle une marche à la guerre entre les deux pays ?

A entendre les déclarations d’Erdogan, tout semble aller dans ce sens. Samedi dernier, lors d’une réunion internationale à Istambul, le Premier ministre turc a réclamé une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, au prétexte qu’il s’est montré incapable d’apporter une solution à la crise syrienne. Evidemment, on voit venir Erdogan de très loin, d’autant qu’il se cache même pas : «Malgré tous nos efforts, l’ONU refuse de s'ingérer dans le drame humain qui se poursuit en Syrie depuis 20 mois», a -t-il déclaré à la tribune.

Effet comique (involontaire), Erdogan évoque l’émergence d’un monde multipolaire pour contester la prééminence des puissances occidentales sur les Nations-Unies. Mais ce sont précisément les nations occidentales, soutien d’Erdogan, qui ont tout fait au CdS pour promouvoir l’ingérence militaire en Syrie, et ce sont la Russie et la Chine, puissances de fait diplomatiquement «anti-occidentales» qui s’y sont opposées, au nom justement de l’existence d’un monde multipolaire ! Le moins qu’on puisse dire c’est que la pensée – ou l’expression – du chef du gouvernement turc est aussi confuse que sa politique.

Le même jour, Ahmet Davutoglu, le patron de la diplomatie erdoganienne, se lançait lui un nouvel avertissement à la Syrie, sur les ripostes turques à  toute « bavure » trans-frontalière éventuelle de l’armée syrienne. Ce discours continuel de traîneur de sabre embarrasse jusqu’aux alliés traditionnels d’Ankara. Ainsi l’Allemagne, dont le ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle, qui rencontrait Davutoglu, a fait un commentaire qui traduit bien la préoccupation de Berlin : «Nous sommes du côté de la Turquie mais nous appelons aussi la Turquie à faire preuve de mesure« . En clair, l’Allemagne, et donc l’Europe, ne veulent pas plus que l’OTAN d’une guerre aux conséquences redoutables et ingérables.

Pour autant, les dirigeants turcs peuvent-ils passer outre à l’opposition des alliés de la Syrie et à la réticence des alliés d’Ankara ? Erdogan semble être dans une logique de fuite en avant, comme si la catastrophe représentait la seule issue à l’impasse diplomatique, économique et militaire dans laquelle il s’est fourré.

Mais nous pensons que c’est la politique intérieure qui le retiendra au bord du gouffre : faire dégénérer la piraterie aérienne et les incidents de frontière en conflit ouvert avec la Syrie, c’est menacer sa position politique intérieure, un an et demi après le succès de son parti AKP aux législatives. Quel que soit le sort des armes, une guerre avec Damas, c’est l’assurance de nombreuses pertes humaines turques, de destructions sur le sol turc, et du chaos à la frontière, entre les cent mille réfugiés, les bandes ASL et l’offensive que ne manqueront pas de lancer alors les forces conjugués des milices kurdes du PKK et du PYD.

Même un hystérique impulsif comme Recep Tayyep Erdogan – qui et aussi un politicien chevronné – sait cela parfaitement.

Louis Denghien

 

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