09/10/2009 14:39:46
Afrique: Benoit XVi - Un Pape blanc aux idées noires
"Obéissant au Saint -Esprit et au vote des cardinaux, je réponds oui."
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Il y a plus de quatre ans, le 19 avril 2004, le Cardinal bavarois Joseph Ratzinger, prononçait ces paroles au terme de l'élection qui allait faire de lui le successeur de Jean-Paul II. Jusque là préfet de la Sacré congrégation pour la doctrine de la foi, il devenait alors 265è pape de l'histoire, issu du tout premier conclave du 21è siècle. Le nouveau pape n'aura pas eu besoin, pour prendre le siège romain, d'un scrutin de huit tours comme son illustre prédécesseur en 1978. Huitième pape allemand de l'histoire, il a recueilli 2/3 des voix des 115 cardinaux électeurs en quatre tours de scrutin seulement, au lendemain de l'entrée en conclave. Il est alors âgé de 78 ans et prend le nom de Benoît XVI

.Le pape a ouvert dimanche un synode des évêques africains en dénonçant le matérialisme et l'absence de valeurs morales de l'Occident qui, a-t-il dit, contaminent le continent le plus pauvre de la planète comme des déchets toxiques. (Reuters/Alessandro Bianchi)

Le pape a ouvert dimanche un synode des évêques africains en dénonçant le matérialisme
et l'absence de valeurs morales de l'Occident qui, a-t-il dit, contaminent le continent le plus
pauvre de la planète comme des déchets toxiques. (Reuters/Alessandro Bianchi)


On était loin d'imaginer qu'il serait le catalyseur des justes revendications des enfants d'Afrique longtemps écartés des grands rendez-vous internationaux comme à la dernière Assemblée générale de l'ONU qui n'aura tenu compte que des avis des cinq membres permanents du conseil de sécurité qui régentent le monde à leur guise (France, Russie, Chine, États-Unis, Royaume Uni), malgré les prises de positions audacieuses comme celles de Mouamar Kaddhafi.

A l'occasion de la convocation de ce deuxième Synode pour l'Église qui est en Afrique par le Saint Père Benoît XVI, je voudrais mettre en lumière la préoccupation de ce Pape pour notre continent, plus de quatre ans après son arrivée sur le siège romain. Sur le plan méthodologique Je prendrai le Cameroun et quelques autres exemples africains, comme sphères géographiques d'énonciation et de compréhension plus incisive des enjeux d'une telle Assemblée.

Cette analyse de la place du pape dans les différents enjeux sur le continent africain survient au moment même où son coefficient de popularité semble se dissoudre dans les procès que lui intente une partie de la société occidentale dite "postchrétienne", mais au moment aussi où il vient de déclarer à Prague que "nous devons nous engager dans la lutte pour la liberté et la recherche de la vérité qui, soit vont ensemble main dans la main, soit périssent ensemble. " Il nous revient donc en tant qu'Africains, de tirer profit de la stature morale de cet apôtre de l'Évangile.

Nous articulerons notre ainsi notre réflexion avec des arguments socio-politiques et économiques sans oublier le Concile Vatican II qui précise que : "Certes, la mission propre que le Christ a confiée à son Église n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre économique ou social: le but qu'Il lui a assigné est d'ordre religieux. Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine." Et c'est bien là tout notre objectif, gardant aussi en mémoire avec le Saint Père que " les prêtres doivent rester éloignés d'un engagement personnel dans la politique pour favoriser l'unité et la communion de tous les fidèles et être ainsi une référence pour tous. "

En analysant l'aspect subversif du Pontificat de Benoît XVI à l'aune de ce Synode, il s'agira aussi de soulever les éléments objectifs et pertinents qui mettraient en avant la présence de Benoît XVI sur le trône de Pierre comme étant un moment clé pour les Africains assoiffés de justice, de paix et de liberté. Cela légitimerait d'ailleurs, sur le plan théologique, spirituel, géostratégique et anthropologique, les titres de noblesse à forte portée symbolique comme celui de "pape africain" ou de "grand Mvamba" entendus ici et là au lendemain de sa visite sur le continent, ainsi que des ouvrages comme celui de Mgr Jean Mbarga qui met l'accent sur "la sollicitude de Benoît XVI pour l'Afrique".

Les prises de postures diplomatiques engagées telle la lettre adressée aux grands de ce monde au G20 de Londres prennent ainsi une dimension "fondationelle" avérée comme étant le point zéro du début de la lutte de l'Afrique pour sortir de la misère en ce qui concerne ce pontificat. Benoît XVI écrivait ainsi à Gordon Brown : " je vous écris ce message de retour d'Afrique, où j'ai pu constater la réalité de la très grande pauvreté et de la marginalisation que la crise risque d'aggraver dramatiquement ( ) Pour des raisons pratiques, le sommet de Londres, comme celui de Washington en 2008 est limité à ceux des États qui représentent 90 % de la production brute mondiale et 80% d'échanges mondiaux. Dans ce système, l'Afrique subsaharienne n'est représentée que par un État et quelques organisations régionales. Cette situation doit inviter à une profonde réflexion parmi les participants au sommet, car ceux dont la voix porte le moins sur la scène politique sont précisément ceux qui souffrent le plus des effets néfastes de la crise, dont ils ne sont pas responsables. " Le pape proposait alors de " se tourner vers les mécanismes multilatéraux et les structures des Nations unies et des organisations associées, pour que les voix de chaque pays soient entendues et pour s'assurer que les mesures prises par le G20 sont soutenues par tous."

C'est le Nonce apostolique au Cameroun et en Guinée Équatoriale, Mgr Eliséo Antonio Ariotti qui, la veille de l'arrivée du pape en Afrique, allait situer de manière exhaustive l'enjeu de cette présence sur notre continent. Il affirmait :

"Le pape vient au Cameroun pour rencontrer et vivre avec l'Église qui est en Afrique, l'inviter à entrer dans une évangélisation renouvelée dans le cadre du deuxième Synode Spécial pour l'Afrique. Dans le contexte de cette assemblée spéciale, l'Église qui est en Afrique doit entrer dans une nouvelle phase d'évangélisation qui doit s'accompagner d'un réel souci de l'homme, puisque le salut apporté par Dieu s'adresse à tout l'homme et à tous les hommes, à l'homme confronté à la guerre, à la misère, à la faim, au Sida. Il y a une responsabilité historique de l'Église au début du 3è millénaire devant l'écart entre pays riches et pays pauvres. Le pape ne peut porter cela que comme une préoccupation prioritaire."

L'Afrique du pauvre poumon du catholicisme

La préoccupation du Vicaire du Christ pour les questions de justice sociale sur le continent, pour les questions de misère et d'exploitation des hommes, que doit désormais assumer l'Église d'Afrique avec courage dans sa mission prophétique, démontre jusqu'où il entend aller : poser l'acte fondateur de libération des fils et filles d'Afrique dont 168 millions de catholiques avec ses 15 cardinaux. En juin 2005, le Pape confiait ses espérances en ces termes : " je nourris une grande confiance pour qu'une telle rencontre marque une nouvelle impulsion de l'évangélisation, de la consolidation de la croissance de l'Église, de la promotion de la réconciliation et de la paix sur le continent africain. "

A la vérité, c'est que la convocation de cette deuxième assemblée spéciale pour l'Église d'Afrique marque un tournant majeur pour tous ses enfants.

En effet, ceux-ci traînent encore les blessures de quatre cents ans d'esclavage, les cicatrices de la conférence de Berlin tenue entre novembre 1884 et février 1885 qui consacrait la balkanisation de nos terres et le pillage de nos richesses puis enfin, les humiliations du très controversé discours de Nicolas Sarkozy, président de la République française, à l'université de Dakar où il proclamait dans la jactance qu'on lui connaît, que l'homme Noir n'était pas suffisamment entré dans l'Histoire.

Le pontificat de Benoît XVI marquera à coup sûr l'entrée définitive de l'Afrique dans l'Histoire, après celui de Jean-Paul et les promesses qu'on lui connaît. Et il faut bien comprendre que, depuis l'annonce de ce Synode, nombre de capitales occidentales perdent le sommeil. Il en est de même pour les tenants de toutes les multinationales qui pillent l'Afrique, ainsi que tous les potentats qui tentent de se maintenir au pouvoir par la ruse et la violence.

La thématique de la justice, de la paix et de la réconciliation, offre aux chrétiens africains, à la société civile, et à la hiérarchie catholique l'occasion unique d'un plaidoyer à dimension universelle, où les causes et les auteurs de nos malheurs connus d'avance, ne méritent aucune indulgence dans leur dénonciation. Car en fait, l'Afrique est riche de nombreuses guerres, et d'un génocide dont les vrais coupables se trouvent parfois ailleurs.

Mgr Anatole Minlandou, Archevêque de Brazzaville, après les batailles de 1993, 1997 et 1998, déplorait par exemple "le silence complice de l'Europe" alors que les richesses pétrolières constituent 60 à 80 % des recettes de l'État. Et ce silence complice n'est pas terminé. Il faut piller en silence. Mais la Parole prophétique ne peut être une parole silencieuse. A Yaoundé, en mars dernier, le même Archevêque de Brazzaville affirmait encore sur la situation socio - politique et économique de son pays que : "les richesses d'un pays doivent être équitablement redistribuées par ce qu'elles appartiennent à tout le monde. Mais ce n'est pas le pape qui doit apporter les solutions à tous ces problèmes. Il peut seulement les évoquer, mais c'est à nous-mêmes les africains, dans nos pays respectifs d'y apporter des solutions en formant les chrétiens. Les États doivent s'investir à former des élites qui puissent prendre les rênes et résoudre les différents problèmes qui accablent nos pays. "

Je peux me risquer à affirmer qu'il s'agira d'arracher définitivement l'Afrique aux mains des puissances prédatrices par le puissant levier de l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Cette nouvelle annonce de l'Évangile de Jésus-Christ procèdera à un décentrement historique de la simple sphère dévotionnelle, vers la sphère critique et pragmatique. L'Écriture sortira des sacristies pour éclairer davantage la vie des hommes dans la cité.

Cette nouvelle annonce, tenant compte de l'homme tout entier dans ses espérances et ses difficultés, sera l'occasion d'une reconversion subversive. Celle-ci pourra purifier la mémoire collective de lourds préjugés favorisés par les travaux de quelques intellectuels et érudits africains ou africanistes. Car ils sont nombreux comme François Kelman, Enoh Meyomesse, Mongo Beti, Mbombog Mbog Bassong ou Marcien Towa à penser que le prétexte de l'évangélisation avait servi à l'asservissement de ce peuple par les puissances coloniales prédatrices

Nonobstant, je n'en appelle pas ici à une nouvelle théologie de la libération avec ses outils conceptuels marxistes fondés sur la lutte des classes. Benoît XVI, encore Cardinal, dont on connaît l'aversion pour cette théologie, affirmait en 2004 "qu'une Église dont la préoccupation majeure serait de s'adapter en permanence aux besoins des hommes perdrait sa raison d'être." Ma réflexion ne se situe donc pas dans l'axe de ce messianisme temporel. Elle devrait être comprise clairement dans ce sens où l'option préférentielle pour les pauvres ne peut être dissociée de l'économie du salut révélée par Jésus-Christ.

C'est pourquoi nombre d'associations et d'ONG à vocation humanitaire et parfois proches des milieux catholiques ont déjà donné le ton il y a quelques années pour s'insurger contre ce pillage des richesses africaines et la violation des Droits de l'homme. Ainsi nous avons l'exemple de 80 associations européennes regroupées dans la "Coalition européenne sur le pétrole au Soudan" (ECOS) dont fait partie le Secours Catholique qui ont demandé la suspension de l'exploitation de ce pétrole jusqu'à l'avènement d'une paix durable. Nul n'ignore qu'une dizaine de sociétés multinationales extraient l'or noir dans les concessions pétrolières du sud Soudan dans un quadrilatère d'environ 1000 km sur 350 chassant alors des milliers de populations affamées.

De la même façon, Mgr Taban, évêque de Torit dénonçait le "nettoyage ethnique" opéré par l'armée gouvernementale du sinistre Omar El Béchir aujourd'hui sous le coup d'un mandat de la Cour Pénale Internationale pour crime de guerre, ainsi que les exactions de l'armée de libération du Seigneur (LRA) venue de l'Ouganda qui y a trouvé un vivier pour puiser les enfants soldats. Autant de tragédies que le Synode pour l'Église d'Afrique devrait dénoncer et combattre durant ses travaux pendant ce mois d'octobre 2009. Il y a quelques années, le même évêque du sud soudan, Mgr Taban, alertait la communauté internationale, et décrivait la situation de son pays en des termes difficiles.

"Nous comptons sur l'opinion publique internationale et sur vos dirigeants pour qu'ils fassent pression sur notre gouvernement. Nous demandons que les violations des droits de l'homme cessent, notamment les bombardements de civils et d'infrastructures civiles. L'exploitation du pétrole contribue également à l'escalade de la violence car les revenus du pétrole financent la guerre et pas le développement. D'ailleurs, seul le Nord en profite. Les Sud Soudanais se sentent volés, dépossédés. Ils aimeraient profiter des revenus de leurs ressources. Ces gens qui souffrent devraient pouvoir décider librement leur statut politique et poursuivre leur développement économique, social et culturel. "

Une situation dramatique du Sud Soudan, la région de sainte Joséphine Bakhita, qui peut être considérée aujourd'hui comme la métaphore de nombres d'autres régions en Afrique.

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