06/11/2012 02:29:13
Suzanne Kala-Lobč: L'espoir volé
Au moment où le Kamerun, fait le bilan des trente ans au pouvoir de Paul Biya, il me revient une chanson: Le texte écrit par Yves Beng, accompagné de sa précieuse compagne Bernadette Ngono, racontait l’espoir que suscita alors Paul Biya lorsqu’il jura de faire du Kamerun, une terre de liberté.
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Au moment où le Kamerun, fait le bilan des trente ans au pouvoir de Paul Biya, il me revient une chanson: Le texte écrit par Yves Beng, accompagné de sa précieuse compagne Bernadette Ngono, racontait l’espoir que suscita alors Paul Biya lorsqu’il jura de faire du Kamerun, une terre de liberté.

Yves Beng, alias Djala Li Lon avait alors écrit ce texte magnifique. Lisez plutôt : « Il vint un homme qui enfin parlait d’amour, de libertés de vie nouvelle. Plus d'hommes sans toit, plus d'hommes sans sous, plus d'exilés, la vie ici, serait meilleure au pays. Avec mes frères de tribus ils ont volé l'espoir, il n'y eut plus que la haine, le sang, la torture. Quand le soleil était là-haut vers le ciel, aux sauveteurs, aux pauvres les larmes. Habre la puerta, habré, habré que vengua la libertad»...

C’étaient ces années 80-90, où l’on osait encore espérer changer le monde à force de  paroles et de convictions jetées à la hâte, sur une feuille de discours ou le conducteur d'un meeting. C’était... Mais l’actualité de cette semaine a été marquée. Secouée. Dispersée. Disposée à faire le bilan d’un homme dont l’entrée en scène fut une esquisse, un frémissement, la presse a survolé ces 20 ans !! Pour ou contre ? Progrès ou pas progrès ? Le débat enfermé dans les logiques partisanes ne pouvait rien révéler de ce que le Kamerun a vécu en ces 30 ans. La critique est acerbe. Les acteurs se sont alignés. Personne n’est content. Trop de choses ne vont pas.

Reste une question : que va faire Biya ? Les reproches qui lui sont faits, les critiques de ses adversaires, laissent trop d’initiatives à ce vieil homme de 80 ans, qui a traversé pratiquement un siècle de l’histoire de l’Afrique contemporaine. Il a encore certes à dire, mais sans doute plus grand-chose à faire. Il aurait donc tout à gagner à rendre plus explicites ses intentions et les sortir de la gangue des vœux pieux et téléguidés de la Banque Mondiale, du Fmi, et de toutes ces officines qui pensent l’Afrique par le bout de leur braguette (dixit Patrick Besson, dans son excellent livre " Mais le fleuve tuera l'Homme blanc". Fayard. 2009)

C’est en lisant récemment le livre du chroniqueur sulfureux Patrick Besson, que je me suis rendue compte du discours hypocrite de la BM, le Fmi et de beaucoup d’hommes de gauches européens. Leur vision du continent a quelque chose d’édulcoré. D’artificiel, voire d’exotique. Les catégorisations qu’ils font des systèmes politiques de chez nous sont rigides là où ils sont indulgents avec les leurs (comment expliquer par exemple qu'aux USA, les Républicains et les démocrates se partagent alternativement le pouvoir sans qu'il n'y ait des intrus ??) La barbarie dont ils s’émeuvent chez nous, ne les choque pas lorsqu’on bombarde la Lybie, la Côte d’Ivoire et même la Syrie.

La dictature de la norme occidentale en matière de démocratie a gagné de nombreux activistes. Ceux-ci, sans réfléchir se servent de leurs slogans. Sortent leurs paradigmes et l’Afrique marque le pas, comme le Cameroun de Paul Biya, certes, mais comme sans doute la pensée alternative africaine. Celle-ci plus tribunitienne que prospective se repose et se repait des explications des autres pour penser l’Afrique. Ah, elle a bon dos, l’Afrique : avec ses dictateurs. Ses sanguinaires. Ses opposants chaque jour emprisonnés, torturés malmenés... Il faut décidément sortir de la nuit... Comme l'écrivit Achille Mbembé. Mais pour voir quel jour?

Force est de constater que depuis le mouvement «Présence Africaine» en 1948, il n’y a plus jamais eu un mouvement coordonné, conscient et pensé de la pensée africaine. Des partis politiques se sont tus. Certains se sont réclamés d’un marxisme léniniste frileux où sous couvert de l'indigénisation, ont fini par amalgamer les concepts, les compactant en les rendant plus inutiles les uns des autres .Seuls les mouvements comme l’Anc, le Mpla, le Frelimo, ont pu enfin accéder au pouvoir !!

Pourquoi ? La question vaut d’être posée au moment où il faut faire le bilan de Paul Biya, 30 ans après son accession à la magistrature suprême!! Pourquoi l’Upc, le Sdf, l’Undp, ont-ils pour le moment échoué au Kamerun ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à fonder une alternative ? A former une autre génération de kamerunais, disposés à changer le monde ? Pourquoi se sont-ils englués dans des référentiels d’opposition qui ne leur permettaient pas de s’émanciper des paradigmes apparemment anti quelque chose, et qui ne leur ont servi qu’à théoriser leur esclavage philosophique ?

6 novembre 1982-6 novembre 2012 : quelle que soit l’incurie de ses adversaires, Paul Biya doit faire le point. La manière précautionneuse de mener le Cameroun, cette manière où l'on a le sentiment qu’il n’y a aucun pilote dans l’avion, sauf dans un avion présidentiel plombé, doit changer. Mais la transformation de toute société est une démarche dialectique. Faite de chocs, de concessions, d'explications, de conflits, de dialogues. Et il faut qu’il y ait des acteurs, des actrices, déterminé(e)s à changer l’ordre des choses. Sincères. Clairs sur leurs intentions. Imprégné(e)s de leur idéologie.

L'opposition après les années de braise a basculé dans un conformisme au nom du culturalisme et n’a jamais su potentialiser tous les comportements novateurs implémentés par des mouvements en marge du champ des analyses politiques traditionnelles. Ceux-ci, enfermés dans les croyances judéo-chrétiennes ont une approche totalement normatives et prescriptives des questions de société. La société camerounaise est dominée par les bien-pensants cathos, qui distillent dans un élan de prosélytisme organisé une vision conservatrice de la société en voulant placer l’Eglise comme un acteur du développement. Les discours sont diffus. Le bilan critique aussi. Mais les problèmes sont constants. La crise du monde met Obama en face de ses limites à lui le politique. Le système néolibéral a phagocyté les rythmes de production. Les idéologies servent à alimenter les rêves. Mais les politiques ont volé l’espoir  !! . Je me rappelle encore de cette chanson de Djala li Lon : « Il vint un homme qui enfin, parlait d’amour, de liberté, de vie nouvelle. Plus d’homme sans toit, plus d’hommes sans sous, plus d’exilé »... Le titre c’était « L’espoir volé" dans "Manidem Songs » c'était en 1986. De Djala Li lon, alias Yves Beng... Merci Yves d’avoir vu si vite, si clair.

Suzanne Kala-Lobè in La nouvelle expression

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE