29/11/2012 01:22:13
Affaire Mahé : les enjeux d'un procès pour l'Histoire
Qui a donné l’ordre à une patrouille de militaires français de tuer le jeune Ivoirien Firmin Mahé en mai 2005 ?
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Qui a donné l’ordre à une patrouille de militaires français de tuer le jeune Ivoirien Firmin Mahé en mai 2005 ?

Etait-il vraiment un coupeur de routes ou a-t-il été pris pour un autre ? Ses assassins sont-ils défendables ? Tout cela n’est il pas le fruit d’une machination politique de Michèle Alliot-Marie pour se débarrasser du général Henri Poncet après la quasi-guerre franco-ivoirienne de novembre 2004 ? L’audience qui a commencé hier permettra d’avoir quelques réponses à ces questions.

C’est le sujet qui a créé le premier échange vif en cette première journée du procès consacré à ce que l’on appelle ici «l’affaire Mahé», qui se déroule dans l’ambiance feutrée, toute de violence symbolique refoulée, du Palais de justice de Paris. Les témoins des parties civiles, c’està- dire les proches de Firmin Mahé, Ivoirien tué le 13 mai 2005, auront-ils un visa pour venir dire leur part de vérité en cette Cour d’assises, dans le cadre de ce procès hautement médiatisé ?

En d’autres termes, pourront- ils contrebalancer la version qui sera défendue par Adèle Dito, ancienne maire adjointe de Bangolo (département d’origine de Mahé), qui a réussi à émigrer en France depuis 2006 grâce à l’entregent des gradés de la force Licorne, et qui viendra en soutien des soldats français accusés ? Dans le prétoire, l’avocat d’origine camerounaise Fabien Ndoumou, qui défend leurs intérêts, n’a pas hésité à hausser le ton.

En effet, Joséphine, Jacques et Yvonne Daou, les frères du défunt, Gaël Mahé, son fils, Edith Zahédié, qui était avec lui au moment des faits, ont déjà eu leurs billets d’avion (payés par le tribunal) et leurs passeports (grâce à des «bienfaiteurs). Il ne reste plus que leurs visas. Face à l’avocate générale, qui se plaint des délais courts qui limitent sa capacité d’action et de plaidoyer auprès des autorités consulaires, Me Ndoumou a rué dans les brancards, en s’adressant à Olivier Leurent, le président du tribunal : «C’est une affaire de volonté politique. Le visa, c’est un cachet sur un passeport». Avant de révéler qu’il avait saisi le Consulat général de France à Abidjan il y a une dizaine de jours.Sans suite !

Le procès durera plus d’une semaine, et si la France le veut vraiment, l’équilibre de la procédure sera assuré. Et la personnalité du jeune Ivoirien tué fera l’objet d’un débat contradictoire. Ce mardi, il était plutôt question de planter le décor, de sélectionner les dix membres du jury populaire (la Défense et le ministère public ayant le droit de récuser des jurés sans s’expliquer), de présenter l’affaire à grands traits et d’entendre les accusés sur leur parcours et leur personnalité. Les échanges qui ont eu lieu ont en tout cas permis d’identifier les enjeux autour desquels tourneront les débats de ces prochains jours.

Firmin Mahé, paisible plombier ou coupeur de routes ?

Firmin MahéQuelle que soit la réponse à cette interrogation, la question de l’homicide demeurera. Mais s’il s’avère que le jeune Ivoirien qui a été visé par des tirs de FAMAS, traqué à l’aide d’hélicoptères, retrouvé blessé dans un talus puis froidement étouffé à bord d’un blindé l’a été parce qu’il a été confondu avec un autre, l’incompétence s’ajoutera au crime, pour ce qui est de ses bourreaux. Ce qui pourrait bien aggraver leur cas.

L’adjudant-chef Guy Raugel, qui reconnaît avoir tué Mahé de ses mains, le sait très bien. Hier, durant la pause de midi, devant quelques journalistes – dont l’auteur de ces lignes –, il a dégainé : «Si vous posez la question de savoir si Firmin Mahé était la bonne personne, sachez quand même si vous ne vous êtes pas renseigné, que pendant un an après ce crime, il n’y a plus eu d’exactions là-bas». S’il reconnaît qu’il a rempli une mission qui «n’était pas belle», que «c’était mal, fallait pas le faire», il persiste à dire que son meurtre visait à «protéger » les citoyens ivoiriens de ceux qui les «découpaient à la machette», et «coupaient un homme en morceaux avec ses testicules à côté». Il est sûr d’avoir agi dans le cadre du «combat du Bien contre le Mal».

Dans une interview au quotidien Le Dauphiné Libéré, il s’est même hasardé à quelques considérations politiques anti-Gbagbo comme pour créer une sorte de «fibre patriotique » autour de lui : «On a eu affaire aux miliciens de Gbagbo - les Jeunes patriotes - venus dans la zone pour la déstabiliser. [Les coupeurs de route] sont des bandits de grand chemin qui violent, pillent et massacrent. Je n’ai su qu’après qu’ils étaient instrumentalisés par le pouvoir pour engendrer un climat défavorable aux forces françaises », s’est-il hasardé à raconter. L’avocat de Firmin Koho Mahé, qui espère avoir le secours de ses proches bloqués en Côte d’Ivoire d’ici la fin du procès, entend de son côté prouver que Firmin Mahé a été confondu avec Nestor Koho Mahé, réputé dans la région pour être «un grand braqueur », livré par la force Licorne aux rebelles de Man à l’époque, puis entendu dans sa prison par des juges français dans le cadre d’un interrogatoire où il s’est autoblanchi et a accablé son défunt homonyme. Mentait-il ? Les choses ne seront pas facilitées par son décès, en 2008, dans des conditions assez obscures, suite à sa libération par les rebelles d’alors.

Qui a pris la décision de tuer Mahé ?

C’est l’enjeu judiciaire principal pour les prévenus. Le très bavard adjudant Raugel, qui a étouffé Mahé, appelle d’ores et déjà ses supérieurs hiérarchiques à «assumer». Le colonel Eric Burgaud, qui était en contact avec lui, admet avoir donné l’ordre d’aller lentement dans l’espoir que Mahé finisse par passer de vie à trépas, mais pas de tuer directement Mahé. Raugel, quant à lui, soutient que Burgaud lui a demandé de tirer une balle dans la tête de l’infortuné en simulant une fuite. Le général Poncet admet qu’il a demandé à Burgaud de donner instruction à ceux qui avaient Mahé d’aller lentement, mais pour éviter un accident, pas pour en finir avec lui.

En tout cas, les différents récits résumés par le juge Leurent en cette première journée de procès mettent en lumière le goût de la scénarisation et de la fabrication minutieuse de versions officielles acceptables qui régnait alors au sein de la Force Licorne. Où une mise en scène a été organisée a posteriori pour transformer les tueurs de Mahé en héros de guerre qu’il fallait de toute urgence décorer, afin de les faire taire, notamment. Et ces moeurs sont d’une importance capitale, quand on les rapporte aux événements de novembre 2004 et au bombardement supposé du camp français de Bouaké qui a déclenché des «représailles» bien préparées.

Cette affaire a-t-elle été montée en épingle pour en finir avec le général Poncet ? Quelles ont été les étapes de la mise en place de ce qu’il est convenu d’appeler «l’affaire Mahé» ? Le pouvoir politique, c’est-à-dire Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense de l’époque, a-t-il utilisé cette affaire pour «tuer» le général Henri Poncet ? Pourquoi ?

En tout cas, il est frappant de constater le soin mis à aller au bout de cette affaire, alors que les nombreux crimes perpétrés par l’armée française en novembre 2004 n’ont jamais fait l’objet de la moindre procédure – ce qui prouve bien que le souci n’était pas celui de la défense scrupuleuse des droits de l’Homme. Même la vérité au sujet de la mort des neuf soldats français à Bouaké a suscité moins de célérité et d’effets médiatiques que l’affaire Mahé. Une chose est sûre, le très bavard adjudant-chef Raugel fait une analyse qui ne manque pas de bon sens quand il dit : «Pour que ça ne se reproduise pas, ce n’est pas les chefs qu’il faut mettre en prison, c’est les politiques qui nous mettent dans une situation comme ça.»

En effet, le procès de l’affaire Mahé pourrait aussi être celui de la «zone de confiance», zone de non-droit grande comme le Togo, qui devait couper la Côte d’Ivoire en deux de la manière la plus «sécurisée», et est sortie des cerveaux retors des diplomates français. Dès lors que cet espace était créé, sans administration et sans droit, il était évident que l’on condamnait les forces dites impartiales à l’impuissance ou aux bavures. En tout cas, le 4 décembre prochain promet d’être la journée de tous les «chocs». C’est ce jour que devront passer à la barre, pour leurs témoignages, le général Henri Poncet et son ennemie jurée, Michèle Alliot-Marie, visée aussi par une plainte pour «complicité d’assassinat» intentée par les familles des soldats français tués, dans le cadre des événements de novembre 2004. Leur avocat, le truculent Jean Balan, est commis à la défense d’une partie des militaires qui comparaissent depuis hier à la Cour d’assises.

Théophile Kouamouo

Nestor, «l’autre Mahé», a été tué en 2008 par ses «frères d’armes»

Nestor Koho Mahé, qui était peut-être l’homme que recherchaient les soldats de la Force Licorne sur la route de Man en mai 2005, était incarcéré à la prison civile de la ville de Man. Il y avait passé quelques années avant d’être relâché par ses ravisseurs après qu’ils aient fait le constat d’un comportement exemplaire, en détention. Nestor Koho Mahé était présenté par ses détracteurs comme un braqueur, un «coupeur de route», les faits invoqués par les militaires français pour en finir avec son homonyme prénommé Firmin.

Nestor Koho Mahé, connu sous le surnom de «Zass», faisait également partie des jeunes qui ont défendu les différentes localités de l’ouest, notamment du Moyen-Cavally et du Guémon, contre la rébellion. Quand Bangolo, la localité dont il est originaire, est tombée dans la zone de confiance, elle a fait l’objet d’incursions menées par les hommes du commandant Losséni Fofana, qui ont lancé une traque contre Nestor Koho Mahé. C’est ainsi que par un concours de circonstance, alors qu’il se rendait au marché, il a été pris par des combattants de la rébellion, appuyés par la Licorne. Après qu’il ait été déféré à Man, ses parents sont entrés en négociation avec ses ravisseurs. Leurs pourparlers ont duré plusieurs mois.

Sorti de prison, Nestor Koho Mahé décide de sensibiliser ses jeunes frères sur la nécessité d’abandonner la voix des armes pour créer un climat de paix dans leur localité. Il ne sera pas suivi et au cours d’une rixe, il est pris à partie et sera atrocement assassiné par ses excamarades, en 2008, à Bangolo (dans le village de Gouégui).

Gilles Naismon

 

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