10/09/2010 18:01:03
Joseph-Antoine Bell: La gifle du Mondial pourrait tre salutaire si...
"Mon dfaut est de comprendre le foot et de dire la vrit. Cela m'a valu d'tre trait d'anti-Africain, comme si tre africain est, fatalement, de manquer de rigueur dans l'analyse des faits". Deux mois aprs South Africa 2010, le football africain s'est remis ronronner comme s'il voulait relativiser son fiasco sportif...
Journal du Maroc
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Il appartient aux autorits sportives et politiques d'indiquer la direction suivre aprs ce qui s'est pass en Afrique du Sud. Elles doivent ragir parce qu'elles avaient claironn que South Africa 2010 serait l'apoge du football africain. Des hommes politiques taient aussi intervenus. Ainsi, Kofi Annan n'a pas hsit proclamer, deux semaines avant le coup d'envoi de la comptition : La Coupe du monde a lieu en Afrique du Sud, ce serait bien qu'un pays africain la gagne ! Il a simplement oubli que si, pour combattre la famine, on peut rcolter des millions de dollars, acheter du bl et l'acheminer rapidement dans les zones sinistres, on ne peut pas dcider de gagner une Coupe du monde deux semaines avant qu'elle ne dbute. Sur le plan sportif, South Africa 2010 n'aura t que le point de dpart du foot africain, non son apoge.

Avec six reprsentants, l'Afrique n'a pas fait mieux qu'en 1990 avec deux. Cinq quipes n'ont pas franchi le premier tour et seul le Ghana a atteint les quarts de finale, comme le Cameroun en 1990 et le Sngal en 2002. Dcevant ?

L'chec sportif est indiscutable. Il n'a pas constitu une surprise. Je l'avais suffisamment annonc. Les Africains ragissent comme si le football tait un fait de socit o l'humanitaire pouvait intervenir.
la Coupe du monde, la reprsentativit est qualitative et non quantitative. Elle n'est ni lectoraliste, ni clientliste, ni populiste et encore moins commerciale ! Le Mondial est une comptition litiste tous les niveaux (joueurs, encadrement technique et administratif...). Ou vous pensez que vous faites partie de l'lite et que vous mritez d'y tre, et vous vous prparez en consquence en vous mesurant des quipes du top niveau ; ou vous y allez pour faire de la figuration et vous pouvez alors vous consoler avec les bonnes paroles de Pierre de Coubertin : L'essentiel, c'est de participer !


Le prsident de la Confdration africaine de football (Caf), Issa Hayatou, prsent en Afrique du Sud, a simplement dit : Ce n'est pas la fin du monde ! Il a mis en cause le manque de professionnalisme des quipes africaines et accus leurs attaquants de ngligence …

Certes, ce n'est pas la fin du monde comme aprs la bombe atomique Hiroshima. En revanche, je n'accepte pas qu'on impute une dfaite sportive au geste rat d'un attaquant. Que les supporteurs incriminent celui qui a manqu un but, ou celui qui en a encaiss un ou commis une erreur, soit, mais de la part de ceux qui dirigent le foot du continent, c'est pour le moins lger. C'est trop facile d'expliquer l'chec de l'Afrique par l'inefficacit des attaquants. L'Argentin Lionel Messi et l'Anglais Rooney ont disput le Mondial sans marquer de but. Peut-on pour autant mettre en cause leur professionnalisme ?
Quand Hayatou a exig plus de professionnalisme de la part des quipes africaines, je croyais qu'il pointait l'organisation et la conception du jeu. J'aurais espr qu'aprs South Africa 2010, il dise ses lecteurs : On a compris, il faut repartir autrement. Mais dans ses commentaires, il est souvent ct de la plaque.

Organiser la Coupe d'Afrique des nations (Can) peine quatre mois avant le Mondial n'a pas rendu service aux quipes africaines. En Angola, beaucoup de joueurs ont puis dans leurs rserves physiques et mentales pour boucler le tournoi. Ils n'ont pas bien rcupr. Quant aux mondialistes , ils y ont laiss des plumes et certains ont t dstabiliss au point de changer brutalement d'encadrement technique. La priodicit actuelle de la Can n'est-elle pas indirectement responsable du fiasco sud-africain ?

En ce qui concerne la Can, Issa Hayatou pourrait rpondre : On vient de changer en optant dsormais pour un tournoi final les annes impaires. Il a fini par admettre que la priodicit de la Can ne constituait pas un conflit o les rapports de force taient dterminants mais qu'elle exigeait un dbat. Et la Caf n'aime pas le dbat, surtout quand il la dfavorise !
Ds 1988, j'avais mis en cause la priodicit de la Can (tous les deux ans) et Hayatou avait rpondu : Ce n'est pas aux 450 millions d'Africains de s'adapter aux calendriers des clubs europens ! La question n'a cess toutefois d'tre pose. Il a fallu attendre plus de vingt ans pour que la Caf admette qu'il y avait un problme, notamment l'occasion des annes de la Coupe du monde.

L'on a pens en btonnant la Can, et pouvoir quand mme remporter la Coupe du monde. Mission impossible : nos joueurs ne sont pas dans les mmes conditions que leurs adversaires d'Europe, d'Amrique ou d'Asie. Ils sont dfavoriss. Mme galit de chances, disputer la Can quatre mois avant le Mondial constituait un handicap.

La Caf, quand elle est critique, ne doit pas ragir comme si elle tait en guerre. Elle doit tre l'coute, mettre en place une structure de dbat, accepter la confrontation des ides et des propositions, en tudier la faisabilit… Bref, elle n'a pas le droit de s'approprier, gostement, l'ensemble du football africain et de proclamer : Rien n'existe en dehors de ce que l'on fait.

Le football africain n'a pas encore rgl son problme de complexe avec l'Europe. Cinquante ans aprs les indpendances, il continue de faire un appel massif aux techniciens europens sans toujours se soucier de leur relle comptence...

Le complexe ne concerne pas seulement le foot. Il est aussi social et politique. Ceux qui se prsentent pour diriger les affaires du ballon ont des complexes, alors que ceux qui font le foot, non. Ces derniers pratiquent partout dans le monde et ils jouent bien. Les autres se prsentent avec leurs tares socitales. Le complexe est dans la tte. Il est anachronique.
Dans le domaine de la conception, il ne faut pas se louper, sinon votre football va en ptir. Je ne dis pas : il ne faut pas recruter des entraneurs trangers, mais le critre ne doit pas tre qu'ils soient simplement… non-africains. Priorit la comptence et la russite dans la fonction.

Jean-Marc Guillou dplore, aprs South Africa 2010, que le football africain ait perdu son me , c'est--dire le got inn de ses joueurs pour l'offensive et la cration. Qu'en penser ?

C'est une conclusion logique. Chaque homme vhicule les qualits et les tares de ses origines. L'intelligence commande d'en mettre en relief le positif et de ne pas le dnaturer, tout en essayant de combler ses lacunes en regardant de prs ce qui se fait chez les autres.
Pour les entraneurs trangers qui dbarquent, ne leur apparaissent, faute de temps ou d'exprience et de flexibilit, que nos tares, non nos qualits. Ils s'acharnent proclamer : Chez nous, a ne se passe pas comme cela ! Les esprits simples les accueillent comme des dieux et les confortent dans leur complexe de supriorit. Ils se croient alors en terre vierge et font ce qu'ils veulent. Souvent dans le mauvais sens. Et ils ne cherchent pas amliorer ce qui existe.
Leur dmarche est d'autant plus aise qu'aujourd'hui en Afrique l'lite volue l'tranger et que, localement, il ne se passe pas grand-chose. Nos pays n'ont plus rien offrir. Les joueurs expatris n'ont plus d'attaches sociales fortes et ont oubli leur ducation d'origine. Ils sont coups de la base. Il n'y a plus de football local.

Cela se passe autrement en Amrique latine ? le Mondial l'a confirm ? o, en dpit de l'migration massive des talents, la culture foot est intacte et bien enracine...

Oui, parce que localement, le foot continue exister. L'exode ne l'a pas altr. Les Brsiliens exportent des joueurs partout dans le monde, mais chez eux, le ballon continue bien rebondir. Idem pour l'Argentine, le Chili, le Mexique, le Paraguay et l'Uruguay. Dans ces pays, les stades sont encore pleins et le foot continue de vivre. Du coup, un entraneur brsilien, par exemple, aura du mal s'loigner de la culture locale du jeu et il ne peut pas demander aux expatris de dnaturer leur style originel.


On a tendance s'extasier devant les trsors et les talents de l'Afrique. Lors du Mondial, pourtant, on ne les a pas trop vus et les stars ont t fort discrtes...

Tout footballeur qui a la peau noire n'est pas Pel ! Les Africains ne sont pas srs de leur valeur. Comme d'habitude, on a pris des raccourcis et mis en relief tel ou tel joueur en oubliant que le foot est un jeu d'quipe. Ce n'est pas hasard si le champion du monde ? l'Espagne ? est une quipe, une vraie o le groupe ne dpend pas d'une star.
Les Africains, par navet ou par paresse, ne veulent pas travailler collectivement et se contentent de miser sur les exploits de tel ou tel joueur. Du coup, ils se dispensent de btir de vritables quipes. Et pourtant, par le pass, les slections africaines qui ont russi en Coupe du monde (cf. Tunisie 1978, Algrie 1982, Maroc 1986, Cameroun 1990 et Sngal 2002) l'taient.

Lors du Mondial, le comportement individualiste de Didier Drogba, Samuel Eto'o et d'Asamoah Gyan a t assez fcheux...

D'aprs les statistiques de la Fifa, Gyan est le joueur qui, lors de la Coupe du monde, a tir le plus au but (33 tentatives en 5 matchs contre 32 et 5 buts en 7 rencontres pour l'Uruguayen Diego Forlan, lu meilleur joueur du tourn oi). Et pourtant, il n'a marqu que 3 buts dont 2 suite des penaltys qu'il n'a pas provoqus.
L'individualisme est d'ordre culturel. Quand vous n'avez pas de vraie valeur ancre en vous, vous tes influenable. La starisation outrancire en a dnatur plus d'un. la dcharge de nos joueurs, la constitution d'quipes crdibles aurait pu les amener jouer un rle important au service du collectif.

Les dirigeants du football africain font souvent preuve d'incomptence quand ils ne se comportent pas en prdateurs. Est-ce une fatalit ?

La politique du ventre svit un peu partout en Afrique. Elle n'est pas spcifique au football. Les hommes politiques n'en sont pas choqus et tardent intervenir. Mais quand les rsultats des quipes nationales sont mauvais, ils ragissent.
En Afrique, nous sommes fatalistes et la dcolonisation nous a laiss un got amer. Comme le soleil se lve toujours l'est, nous croyons que cela marchera toujours et que n'importe qui peut occuper n'importe quelle fonction. Et au moment o les choses s'croulent, il est trop tard pour les corriger. S'il y a des incomptents dans le foot, c'est qu'on en retrouve ailleurs. Le potentiel est l, mais la rflexion, la conception font dfaut. Nos joueurs expatris, manags et dirigs hors du continent, sont trs performants parce que l-bas, ils travaillent diffremment. Chez eux, ils sont mal encadrs.

Depuis quelques annes, la Fifa brandit ses statuts pour protger les associations nationales membres de toute ingrence du pouvoir politique. Elle est souvent intervenue en Afrique. Et, souvent, elle a sauv la tte des dirigeants incomptents ou des prdateurs sous prtexte qu'ils avaient un mandat lectif. N'est-ce pas pervers ?

Les Africains doivent savoir opposer des arguments aux arguments. Sur le plan juridique, c'est simple : il est logique que des tiers ne grent pas au quotidien une association nationale. Mais toute association est dtentrice de la nationalit que lui confre l'tat. Et celui-ci a le droit de dfendre sa partie, c'est--dire le nom que porte l'association.
La Fifa ne peut pas intervenir directement l'intrieur d'un pays. Ses statuts ne lui permettent que d'affilier ou pas une association et de vrifier si celle-ci les respecte. Avant qu'une association ne devienne membre de la Fifa, ce sont d'abord les autorits de son pays qui la reconnaissent, et ce, conformment aux lois vigueur et en fonction d'un cahier des charges. Le football ne peut pas faire exception. Il est comme la sant, l'ducation. L'tat ne gre pas directement mais il surveille et contrle. Il a le droit de dissoudre une fdration et la Fifa doit attendre de nouvelles lections pour reconnatre la reprsentativit du pays. Elle ne peut pas juridiquement empcher une dissolution.
De mme, ce sont les pays qui permettent leurs associations nationales de s'engager dans les comptitions internationales. La dcision leur appartient d'autant plus qu'ils financent les voyages et la prparation.

Aujourd'hui, les joueurs expatris cultivent avant tout leur image et engrangent les millions d'euros, les locaux ne pensent qu' migrer pour mieux gagner leur vie, les entraneurs vivotent et n'ont pas d'ambition, les dirigeants n'ont qu'un unique souci : sauvegarder leur situation de rente, et les journalistes, tous mdias confondus, font dans l'alimentaire au mpris de toute dontologie... Aucun ne se proccupe vraiment du sort du football sur le continent. Est-ce dsesprant ?

Ils s'en dtournent. La vie de nos garons qui voluent l'tranger est devenue l'unique centre d'intrt. Le fait que, en Europe, on les couvre rgulirement d'loges fait dire aux Africains que leur foot se porte bien. Ils oublient que, chez eux, ils ne vont mme plus au stade. Ils connaissent par c?ur le programme du Bara ou de Chelsea mais ignorent le calendrier des comptitions locales. L'Afrique se fait distraire par l'Europe avant d'tre absorbe. Le dsintrt pour le vrai football africain est grave. Et si celui-ci n'existe plus, celui des quipes nationales en sera anmi. Il finira par disparatre.

Des raisons de positiver ?

La principale est la gifle reue en Afrique du Sud. Elle doit provoquer un sursaut d'orgueil et faire ragir les opinions publiques, les techniciens, les responsables sportifs et les autorits politiques.
South Africa 2010 a certes t russie au plan de l'organisation. Mais, elle a dmontr que notre football n'est pas au niveau des autres. Les Sud-Africains, par exemple, se sont comports … l'africaine. Ils se sont dit : On a des stades, on a des quipes, on a tout... Depuis 2004, ils ne se sont pas proccups de leur quipe nationale, pensant qu'elle allait tourner rond toute seule. Le Mondial l'a prouv : jouer au foot ne s'improvise pas !

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