12/02/2013 03:38:31
Cameroun. Les promesses démagogiques de Paul Biya aux jeunes
200.000 emplois en 2013 dans le secteur formel. Organisation de la profession de mototaximan...
Le Messager
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Paul Biya

200.000 emplois en 2013 dans le secteur formel. Organisation de la profession de mototaximan...

Le discours du chef de l’Etat aux jeunes diffusé le 10 février dernier, est fait d’annonces fortes, mais surtout de crainte d’une insurrection des jeunes face au chômage et à la pauvreté dont la jeunesse camerounaise est la principale victime. 

Lundi 11 février 2013, le marché central de Yaoundé grouillait de monde comme d’habitude. Tout comme l’avenue est restée plus encombrée que jamais de commerçants ambulants. Tous ces jeunes dont l’âge varie entre 16 et 40 ans, qui s’adonnent au quotidien à ces activités du secteur informel et qui se considèrent pour la plupart comme des exclus de notre société, n’ont pas quitté « leur poste de travail », ce jour où la nation toute entière leur consacre pourtant une fête.

Pour la plupart de ces jeunes dont Manga Emmanuel, âgé de 32 ans, diplômé de l’enseignement supérieur depuis près de dix ans et qui vend de l’eau glacée au marché central « la fête nationale de la jeunesse n’a pas de sens pour des gens comme moi, que si on me donne les moyens de mieux gagner ma vie ». A la question de savoir s’il a suivi le discours du chef de l’Etat, il affirme comme beaucoup d’autres jeunes rencontrés hier au marché central, que « ce n’était pas possible de suivre le président. Nous avions le cœur à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Ce qui fait qu’il n’était pas possible de le suivre de manière sereine quelle que soit la bonne volonté. » Et de poursuivre : « En réalité, il (le président) semble assez loin de nous. Au cours d’une fête comme celle-là, ce qui est important ce n’est plus le traditionnel discours. Il faut des actes. Par exemple, pourquoi le président ne prendrait-il pas le temps de déjeuner avec une bonne franche de représentants d’associations des jeunes que lui-même aura choisis. Cela montrerait qu’il peut causer et échanger avec les jeunes. Au lieu de nous faire à chaque fois un discours à la télé. »

Précarité tous azimuts

Parions que la plupart des jeunes du Cameroun, ceux-là qui ont entre 16 et 30 ans, et qui constituent l’avenir des 30 prochaines années, n’ont pas pris le temps d’écouter le président de la République en cette fin d’après-midi du 10 février 2013. Signe des temps en cette ambiance peut-être de fin de règne, Paul Biya a cassé un mythe, en laissant non seulement son discours à la jeunesse camerounaise de cette année être diffusé non plus dans le traditionnel 20h pour cause d’actualité sportive, mais aussi en laissant désormais savoir que ce n’est plus le direct dans les médias publics.

Le chef de l’Etat commence son propos en stigmatisant la fracture sociale qui existe entre la jeunesse qu’il a qualifié d’ « encadrée », c’est celle qui a le privilège d’être scolarisée, et la jeunesse des « exclus », celle-là qui par manque de scolarisation se débrouille chaque jour pour survivre. Aux jeunes qui sont « encadrés », Paul Biya rappelle que « plus de 15% du budget global » est consacré à la construction des établissements scolaires et que des enseignants ont été recrutés « et la gratuité appliquée dans le primaire ». Pour cela le chef de l’Etat estime que « ces jeunes doivent être conscients des efforts qui sont faits pour eux par la communauté nationale et l’obligation de réussite qui en découle. » 

Clin d’œil aux enseignants

Mais alors, à quoi bon aller à l’école et se contraindre à cette obligation de réussite si comme dit Paul Biya lui-même : « la possession d’un diplôme ne garantit toujours pas l’accès à l’emploi » ? Réponse du chef de l’Etat : « L’Etat intervient dans toute la mesure du possible en intégrant un grand nombre de jeunes dans la fonction publique et dans les services de sécurité ». (Sic) Le chef de l’Etat leur promet même en 2013, 200 000 emplois dans le secteur formel. Maintenant pour ce qui est des jeunes qui ne vont pas à l’école, ou « ceux qui sont prématurément sortis du système scolaire et aux diplômés qui n’ont pas encore trouvé d’emplois et qui désespèrent d’en trouver »,Paul Biya fait une recommandation : surtout ne verser pas dans la délinquance à cause du vagabondage et l’oisiveté. Mais à ceux qui osent travailler dans des métiers de précarité tels que les pousseurs, les chargeurs, les tâcherons dans les chantiers, conducteurs de motos-taxis et peuvent en vouloir à la société, le président de la République du Cameroun redoute « qu’ils soient tentés par la fronde. Mais là ne serait pas la bonne réponse, l’expérience montrant que celle-ci aggrave les problèmes sans apporter de solution. » 

Rendu à sa 80è année de vie terrestre, et après 30 ans de pouvoir absolu à la tête du Cameroun, Paul Biya comprend enfin qu’ « il serait paradoxal qu’au Cameroun, on ne donne pas à la fonction enseignante la place qui lui revient…». Sûr que les syndicalistes du secteur de l’éducation vont sourire face à ce qui peut être considéré comme une vraie démagogie. Combien de fois ceux-ci se sont plaints du mauvais traitement dont ils font l’objet, sans que le chef de l’Etat n’ait cru nécessaire de les rencontrer en personne ?

La vérité de ce discours à la jeunesse du Cameroun est que le président Paul Biya redoute les jeunes qui, face à la précarité, sont capable de tout. Il n’a pas oublié ce qui s’est passé en fin février 2008, avec les émeutes de la faim et du mal vivre dont les jeunes Camerounais étaient les principaux acteurs. C’est pourquoi, le chef de l’Etat, à 80 ans bien sonnés, se plie en deux : « je vous exhorte, vous jeunes, à adopter un comportement moral exemplaire et responsable. » Et de poursuivre en s’adressant aux parents : « j’invite vos parents à assumer leurs responsabilités et à vous conduire dans cette voie. Le civisme, on ne le dira jamais assez, est le fondement de toute société ». 

Au final que valent ces leçons de morales face à des jeunes dont le plus grand nombre au Cameroun vivent dans la précarité et ont faim au quotidien ?

Adresse. Paul Biya « insulte » les jeunes

Comme à chaque fête de la jeunesse depuis trente ans, le président de la République s’est adressé à la jeunesse camerounaise, dans un discours préenregistré et diffusé sur les antennes de la Crtv, dimanche 10 février 2013, une heure avant la finale de Coupe d’Afrique des nations de football qui se jouait en Afrique du Sud. 

Le discours du chef de l’Etat n’a pas fondamentalement changé, en ce sens que, comme d’habitude, Paul Biya n’arrive pas à trouver des solutions concrètes aux nombreux problèmes des jeunes. Bien au contraire, le locataire d’Etoudi est allé cette fois-ci un peu plus loin en « insultant » carrément sa jeunesse. Notamment sur son peu de civisme et la dégradation des valeurs morales. « Je voudrais enfin aborder un sujet qui me tient à cœur (…) Le niveau de moralité de notre jeunesse se dégrade. Il suffit de lire la rubrique des faits divers dans la presse pour s’en rendre compte… », constate le président de la République. Dans un bar à Yaoundé, où les téléspectateurs attendaient le démarrage de la finale de la Can, c’est un tollé général au sein de la couche sociale concernée. « Comment peut-il dire cela ? Est-ce que ce n’est pas à cause de lui et de ses petits copains que les jeunes se sentent délaissés à eux-mêmes et sont contraints à faire des choses immorales, voire amorales », fulmine un jeune étudiant. 

Les réactions sont vives. Ce d’autant plus que dans la majorité de son discours, le prince d’Etoudi n’a rien dit de concret quant à l’avenir de la jeunesse. Bien au contraire. Et même s’il reconnaît que le comportement de « quelques jeunes » est le reflet de la société, il estime que cela n’est pas une bonne excuse. « En effet, même si nous parvenons à relever le niveau de vie de notre population, même si nous assurons le fonctionnement de nos institutions démocratiques, même si nous maintenons la paix et la stabilité dans notre pays, la société apaisée et prospère que nous voulons construire sera minée de l’intérieur si ces avancées ne sont pas accompagnées par un progrès de la moralité publique »,prévient-il. Ainsi, le président de la République, comme le laisseront entendre plus tard ses griots, attend que les jeunes prennent leurs responsabilités et reviennent aux valeurs de moralisation, d’éthique, de civisme, etc. Quoi qu’il en soit, il est clair pour plusieurs jeunes rencontrés à Yaoundé le matin du 11 février que la jeunesse attend du président, non pas des remontrances, mais plutôt des solutions concrètes à ses problèmes. 

Jean François CHANNON / Alain NOAH AWANA 


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